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Au-delà de la publicité à la télévision, Michel-Edouard Leclerc fait savoir, via un dépliant disponible auprès des caisses dans ses magasins, que sa chaîne de distribution « transforme l’électricité en courgettes ». Puisque n’importe quelle entreprise semble désormais pourvoir vendre de l’électricité sans en produire du tout, Leclerc estime avoir trouvé le bon filon pour faire augmenter la fréquentation de ses magasins. Voici comment fonctionne son mode opératoire.

Près des caisses dans les magasins Leclerc, un dépliant indique désormais au client potentiel la chose suivante: « 20% de votre conso transformés en pouvoir d’achat et de l’électricité verte ». Le stratagème est relativement simple.

  • Primo, le prix du KWH vendu par Leclerc est le même que le tarif régulé d’EDF. Ce n’est donc pas là que l’on gagne de l’argent.
  • Secundo, Leclerc promet de ristourner à ses abonnés l’équivalent de 20% de la valeur de leur consommation électrique sous forme de bons d’achats sur des marchandises.

Elles doivent être achetées chez Leclerc, et les bons sont réservés à tous les clients possesseurs de la carte fidélité Leclerc. Les carburants et les livres sont exclus de la liste des produits.

Puis vient une présentation écologique séduisante mais mensongère: « De l’électricité verte, votre moyen de paiement préféré, un service client dévoué, 100% made in France. Pour vivre votre pouvoir d’achat à 100% ». 

Un mensonge injecté en quantité équivalente  à la crédulité du client

On trouve au bas de ce dépliant publicitaire une série de notes qui vont de 1 à 6. Elles sont rédigées en touts petits caractères. Derrière les mots « Électricité verte », la note numéro 3 nous dit ceci: « Nous garantissons que de l’électricité d’origine renouvelable a été produite et injectée sur le réseau électrique en quantité équivalente à la consommation de nos clients».

Mais chaque opérateur privé utilise cet argument sans que la quantité totale d’électricité vendue par les uns et les autres ne garantisse ce résultat, malgré l’utilisation prioritaire sur le réseau de ces énergies renouvelables fortement subventionnées par les contribuables.

Comme le réseau européen est interconnecté, un client de Leclerc peut consommer de l’électricité provenant des centrales à charbon allemandes quand le réseau français ne peut pas couvrir 100% de la demande, surtout s’il n’y a ni vent pour nos éoliennes, ni soleil pour nos panneaux photovoltaïques. Le mensonge de Michel-Edouard Leclerc est donc injecté en quantité équivalente à la crédulité supposée du client en quête de bonnes pratiques écologiques.

Quelques jours après la sortie de son dépliant, Leclerc a choisi d’en remettre une couche comme on dit. Désormais, chaque client réglant ses courses lors du passage en caisse se voit sollicité pour choisir Leclerc comme fournisseur d’électricité via un message inséré en bas de son ticket de caisse. Cet appel se termine par ce message pour le moins ambigu : « l’énergie est notre avenir, économisons là ».

Il apparaît pourtant que ce n’est pas la volonté  d’économiser l’énergie qui a conduit Leclerc à devenir vendeur d’électricité. Dans son édition du  25 octobre, le quotidien les Echos indique que Leclerc, après dix années de croissance ininterrompue, a vu ses ventes reculer faiblement durant huit des neuf premiers mois de cette année 2018.

La course aux mètres carrés commerciaux engendrée par la LME

Depuis 2009, suite à la Loi de modernisation économique (LME) pour permettre aux distributeurs de piller davantage leurs fournisseurs, il y a eu dans la chaîne des magasins Leclerc « un effet de parc », selon Olivier Dauvers, éditeur de la publication Vigie Grande Conso.

Concrètement, beaucoup de magasins Leclerc ont été agrandis, tandis que l’enseigne multipliait parallèlement ses « drives» dans lesquels les employés rassemblent des commandes.  Mais les gains de parts de marchés n’ont pas suivi dans la mesure où les autres enseignes investissaient aussi sur ce créneau. Seul le bilan carbone de la grande distribution a considérablement augmenté en raison de ce bétonnage accru des terres agricoles pour augmenter les surfaces de vente et de préparation des colis.

Pour revenir à cette multiplication des vendeurs d’électricité, on sait que la France s’est soumise voilà des années à une directive de la Commission européenne visant à introduire de la concurrence dans la distribution. Moyennant quoi, des entreprises comme Leclerc peuvent vendre du courant sans en produire. Mais cette mise en concurrence de multiples vendeurs improductifs développe aussi différentes formes de parasitisme. Elle fait doublonner les emplois inutiles dans la distribution d’électricité, ce qui augmente le prix de revient global du KWH.

Cette augmentation du prix de revient est surtout stimulée par la publicité, le démarchage pour gagner des clients, la hausse globale des coûts réels d’une distribution complexifiée alors qu’EDF, producteur et distributeur historique assumait les deux fonctions de manière satisfaisante.

Augmenter le nombre de clients captifs aux dépens de la concurrence

Leclerc, lui ne cherche pas à faire œuvre de « service public » en proposant de fournir de l’électricité aux Français qui font leurs courses dans ses magasins. Il spécule à la fois sur leur sensibilité écologique et sur la difficulté de beaucoup d’entre eux à joindre les deux bouts en fin de mois. D’où cette idée de convertir la valeur de 20% de la consommation électrique de ses abonnés en bons d’achat dans ses magasins. Il espère ainsi augmenter le nombre de clients rendus captifs par les bons d’achat. Grâce à cette offre, il se dit qu’ils seront de plus en plus nombreux à ne pas aller chez Carrefour, Auchan, Casino et autres. Mais il voudra aussi faire payer par ses fournisseurs que sont  les paysans et les PME de  l’agroalimentaire les ristournes qu’il consentira aux consommateurs à travers les tickets de réduction.

On peut donc compter sur Leclerc pour saboter la loi Egalim (1) voulue par Macron. D’autant que cette loi ne peut fonctionner que si les trois partenaires potentiels que sont les paysans, les transformateurs et les distributeurs se mettent d’accord sur les chiffres quand il s’agit de mesurer  les coûts de la production, de la transformation et de la distribution sur le chemin tortueux qui va de la fourche à la fourchette. Dans ce domaine, l’égoïsme et le cynisme de Michel-Edouard Leclerc perdure.

Du coup, cette loi ne changera pas grand-chose dans les relations commerciales. Faut-il s’en étonner ? Non si on se souvient qu’Emmanuel Macron avait, en 2008 au sein de la Commission Attali, rédigé le rapport préparatoire de la LME que Michel Edouard Leclerc avait demandé à Nicolas Sarkozy!

(1) Le sigle « Egalim » est une contraction des « Etats  généraux de l’alimentation » qui s’étaient tenus à Paris durant le dernier trimestre de l’année 2017 et qui ont finalement débouché sur le vote d’une loi le 2 octobre 2018.


Gérard Le Puill – Titre original « Quand Michel-Edouard Leclerc prend les Français pour des courges » – Source