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Valentine Faure écrivaine […] s’interroge sur les débats médiatiques qui ont traversé l’affaire Jacqueline Sauvage, du nom de cette femme condamnée en 2014 à dix ans d’emprisonnement pour le meurtre de son mari violent qui abusait de ses filles. […]

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous plonger dans l’affaire Jacqueline Sauvage ?

Valentine Faure — C’est une histoire qui a généré beaucoup de certitudes, […] entre ceux qui disaient « elle n’avait qu’à partir » et ceux qui pensaient qu’ « elle n’avait pas le choix », que « son crime n’en était pas vraiment un », il y avait des conceptions opposées, […]

Mon projet n’était pas de faire  […] une contre-enquête, […] mais plutôt de me pencher sur les « discours des uns et des autres : la ministre, le procureur, les commentaires, la droite, la gauche… » En dépliant ce fait divers, il y a mille questions à la fois intimes et sociétales qui ont émergé.

  • Comment se défendre face à la violence des hommes ?
  • Quel regard porte-t-on sur la violence féminine ?
  • Est-ce qu’il faut demander l’indulgence ?
  • Est-ce qu’il y a un prix à payer ?

La grâce partielle de Jacqueline Sauvage, était-ce une victoire féministe ?

Valentine Faure —  […] Qu’elle ait été libérée, tant mieux évidemment, mais c’est une décision exceptionnelle, je ne vois pas quelles peuvent être les retombées positives concrètes pour d’autres femmes, ou en termes d’égalité. […]

Le syndrome de la femme battue n’a pas été détecté chez Jacqueline Sauvage car les experts ont été mal formés, expliquez-vous…

Valentine Faure — Ce n’est pas moi qui dis ça, ce sont ses avocates. Ce syndrome basé sur la théorie de « l’impuissance apprise » expliquerait que les femmes battues, après un certain nombre d’années d’abus, sont rendues incapables de prendre une décision rationnelle pour s’extraire d’une relation et finissent par « péter les plombs » en tuant leur conjoint à un moment où elles ne sont pas forcément en danger de mort, donc en dehors du cadre de la légitime défense, comme Jacqueline Sauvage qui a tiré dans le dos de son mari. Les avocates l’ont introduit [cette notion] elles-mêmes à l’audience sans l’avoir fait expliquer par un expert, et alors que les psychiatres qui avaient examiné la prévenue n’avaient trouvé aucune pathologie.

Faire reconnaître l’irresponsabilité pénale pour les femmes battues est-elle une condition nécessaire à l’égalité des sexes ?

Valentine Faure — Je ne crois pas. […] Le droit peut prendre en compte des circonstances atténuantes, comme un passé de violences. En revanche, la question du critère de « proportionnalité » de la légitime défense du point de vue d’une femme qui cumulerait infériorité physique et état de terreur fondé est intéressante. Les poings d’un homme peuvent être une arme mortelle ; quelle peut être la riposte proportionnée d’une femme ?

Mais cela, la justice peut, en théorie, le prendre en compte, comme l’a montré le cas d’Alexandra Lange. Elle avait poignardé son mari qui était en train de l’étrangler, et même l’avocat général a dit : « Vous n’avez rien à faire en prison ». Voilà une victoire féministe. Les avancées féministes en matière de droit ont toujours consisté à punir davantage la violence.

En France, les femmes représentent 4 % des personnes incarcérées. Les femmes peuvent être violentes, mais comment expliquez-vous que leur violence soit toujours traitée de manière différente ?

Valentine Faure — Oui, plusieurs enquêtes pointent ce phénomène de « disparition de la chaîne pénale » : entre la mise en cause et l’incarcération, la proportion des femmes baisse sensiblement. Et on les oriente davantage que les hommes vers des solutions alternatives à la prison. On « médicalise » leur délinquance.

Dans les années 1970, les féministes insistaient sur la violence masculine à l’encontre des femmes. Peut-on penser qu’aujourd’hui, au contraire, le fait de revendiquer cette violence constitue une nouvelle stratégie des luttes ?

Valentine Faure — Les violences faites aux femmes sont encore un enjeu majeur, sauf que par rapport aux années 1970, c’est un fléau reconnu. Ce qui est incroyable, c’est que les chiffres sont toujours aussi effarants. […]  … je pense que l’immense soutien dont a bénéficié Jacqueline Sauvage, et la vague MeToo, sont des symptômes d’une défiance vis-à-vis du système pénal. […] Je crois aussi qu’il y a une solidarité dégagée par le mouvement MeToo, qui va permettre aux filles et aux femmes d’être plus affirmées et de se défendre beaucoup mieux, pas dans la violence, mais dans la colère, avec plus d’aplomb.


D’après un article de Fanny Marlier – Les Inrocks – Titre original : « Après l’affaire Jacqueline Sauvage, que peuvent faire les femmes face à la violence des hommes ? » – Source (Extrait très partiel)