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Les personnes originaires de pays autrefois colonisés par la France ou provenant des territoires d’outre-mer, sont fréquemment sommées de répondre à l’une de ces questions quand elles se sont établies dans l’Hexagone […][aux consonances xénophobes] : “Aimez-vous la France ?” “Vous sentez-vous française ?”

Que la question soit posée à ces personnes en particulier, de préférence dans un studio de radio ou sur un plateau de télévision, indique bien qu’il s’agit d’autre chose que d’aimer. Ce n’est pas ce que l’on voudrait savoir, ce pourquoi l’on requiert cette déclaration à la ville et au monde. […]

[…] Ce que ça veut dire : “Aimez-vous la France ?” En réalité. C’est simple, cela saute aux oreilles. Ce que l’on souhaiterait vous entendre confesser, c’est qu’en dépit de l’histoire heurtée dont vous êtes issue, vous n’avez pas de ressentiment. Et que même, pour dire cela crûment, vous êtes atteinte du syndrome de Stockholm, ce qui, loin de vous déranger, vous étourdit de bonheur.

Tant et si bien que, d’ailleurs, vous avez aboli tout autre attachement, tout autre appartenance, pour ne vous sentir que française. Ne venez pas clamer qu’aucune nationalité ne vous sied, que ce n’est pas trop votre genre, la nation, que la terre est à tous et que vous ne vous posez pas la question. On vous la pose, répondez.

L’inquisiteur a, de la France, une vision juste et néanmoins partiale. Pour lui qui vous regarde sans appréhender votre singularité, le renvoi à l’histoire coloniale de son pays est immédiat. Votre présence ne peut qu’incommoder, vous êtes juchée sur les épaules de macchabées, trop nombreux pour se laisser oublier, ne pas réclamer leur dû.

Vous incarnez ce passé qui continue de se déployer à travers l’action des multinationales françaises en Afrique, de la francophonie institutionnelle, de la séquestration dans les musées français du patrimoine culturel des Subsahariens, de l’émission en Puy-de-Dôme de la monnaie circulant dans quatorze Etats subsahariens.

Votre visage n’est pas celui de l’avenir, cet autre versant de l’histoire où l’on aurait congédié la volonté d’hégémonie, déracialisé les imaginaires, partagé équitablement les richesses et l’espace pour fraterniser enfin. Ce serait tout de même plus marrant, plus reposant, mais non.

L’inquisiteur se cramponne à la partie obscure du legs colonial, son aspect sonnant et trébuchant. Non seulement souhaite-t-il conserver le fruit des rapines d’autrefois, mais il entend que celles-ci se poursuivent, selon des modalités diverses, jusqu’à épuisement des ressources.

Aimer la France reviendra alors à permettre cela, y contribuer si possible, ne pas la ramener car on sera rétribué : on pourra passer à la télé, par exemple, et ce n’est pas donné à tous. Que la question soit posée dans ce lieu-là, précisément, n’est pas anodin. La réponse idoine confirmera que l’on ne s’était pas trompé à votre sujet en fin de compte. […]


Un texte inédit de Leonora Miano à lire en entier sur les Inrocks – Source (Extrait)