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Asli Erdogan, écrivaine et journaliste (1), qui a passé quatre mois en prison, est accusée de « propagande terroriste » pour ses chroniques publiées dans le quotidien kurde « Özgür Gündem » et risque la perpétuité. Exilée à Francfort, elle est devenue la porte-parole de la résistance au pouvoir turc

Question : Jusqu’où la dérive de la démocratie turque peut-elle aller ?

Asli Erdogan. : Je ne sais pas, mais […] Recep Tayyip Erdogan est en train de mettre sur pied un régime fasciste. Il a construit sa propre force militaire, l’une des conditions d’un régime fasciste. Il vient de faire passer une loi exemptant de toute enquête judiciaire et de tout procès quiconque ayant commis un crime pour défendre le gouvernement. […]

Question : Considérez-vous, comme certains, que ce régime est imprévisible ?

Asli Erdogan. : Oui. Beaucoup d’avocats, qui m’ont rendu visite en prison et avaient travaillé à l’époque du régime militaire (1980-1983, NDLR) m’ont dit que ces années étaient plus faciles car, d’une certaine manière, il y avait alors plus de justice. Les juges militaires voyaient des ennemis partout et condamnaient des innocents, certes, mais ils avaient du respect pour les avocats et demandaient vraiment des preuves. […]

Maintenant, n’importe qui peut aller en prison, n’importe quand, pour un crime qu’il ignore avoir commis, et être condamné à la perpétuité. Le système judiciaire s’est totalement effondré : 4.000 juges ont été renvoyés, 2.000 sont allés en prison, un juge a même été arrêté pendant une audience !  […]

Question : Recep Tayyip Erdogan restera-t-il au pouvoir à vie ?

Asli Erdogan. : Selon certains spécialistes, aucune dictature ne s’est achevée par des méthodes démocratiques. […] … les Turcs ont massivement approuvé la Constitution à l’époque du régime militaire. Il est plus facile de manipuler la société turque que la société française. Elle lit moins, et la télévision est très puissante, […]  contrôlée par Erdogan, de même que la presse, sauf un ou deux journaux. Quant aux réseaux sociaux, ils sont encore plus contrôlés que tout. […]

Le plus important, ce sont les changements dans le système d’éducation. Aujourd’hui, il est plus facile d’intégrer des établissements religieux et plus difficile d’ouvrir des établissements laïcs. Dans quelques années, 50 % des étudiants entreront dans des établissements religieux. Une nouvelle génération va venir, une génération AKP, très endoctrinée, qui n’aura connu que le régime Erdogan et considérera que c’est la démocratie !

Question : Vous êtes devenue la représentante des intellectuels turcs résistant au président Erdogan. Ne craignez-vous pas de faire oublier tous ceux qui luttent mais n’ont pas la parole ?

Asli Erdogan. : Mon histoire n’est pas la seule qui soit racontée. Je participe à des événements au sujet d’Ahmet Altan, d’Osman Kavala (2)… Mais il est impossible de faire connaître la vie de plus de 150.000 personnes arrêtées en deux ans. […]


Interview, Recueilli par Marianne Meunier, Paru dans La Croix –Titre original : « Asli Erdogan : « Le président turc met sur pied un régime fasciste » » – Source (extrait)


  1. « L’Homme coquillage » est son dernier roman publié en français (Actes Sud, 208 p., 19,90 €).

  2. Ahmet Altan, écrivain, a été accusé d’avoir participé au putsch manqué et condamné à la perpétuité ; Osman Kavala, hommes d’affaires et mécène investi dans le dialogue interculturel, a été arrêté en octobre 2017 et est accusé d’avoir voulu attenter à l’ordre constitutionnel.