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Au-delà du cas d’espèce, comment analyser la tendance politique allemande semblant se résumer à une opposition de plus en plus nette entre le bloc CDU/CSU et l’AfD ?

Le système de gouvernement d’Angela Merkel, qui avait été pensé comme un dépassement des clivages, aura paradoxalement accéléré la décomposition de la synthèse ordolibérale d’après-guerre, sur laquelle s’était rebâtie la vie politique du pays. […]

[…] [après] l’élection fédérale de l’an passé, qui a vu l’envolée de l’extrême droite allemande et l’affaiblissement spectaculaire des deux parties de la grande coalition. [Angela Merkel] semble désormais avoir perdu le contrôle de son groupe parlementaire. […]

[…] La confrontation actuelle se concentre sur la question de l’immigration et la condamnation de la politique de la porte ouverte qu’a mise en œuvre Angela Merkel en 2015.

On a notamment vu, au cours des derniers mois, de fortes dissensions entre la chancelière et son ministre de l’Intérieur Horst Seehofer, chef de la CSU bavaroise, sur la question des flux migratoires et de la gestion des frontières nationales. […]

[…] Alors qu’Angela Merkel s’est efforcée de neutraliser le débat politique allemand depuis 2005, en prenant constamment des idées à tous les courants de l’échiquier politique fédérale pour se maintenir au pouvoir, dans le contexte de coalitions à répétition, la fin de sa carrière politique est paradoxalement marquée par un braquage brutal et radical du débat politique. L’AfD, qui à la fois conquiert une partie de l’électorat de la CDU/CSU et du SPD et accueille chaleureusement des factions néo-nazies, en est le principal acteur. Mais la vague identitaire, sous des formes et des intensités variées, dépasse de plus en plus clairement ses rangs, et ce serait une erreur que d’y voir une simple affirmation de souveraineté.

  • Comment anticiper les conséquences que pourraient avoir cette transformation politique allemande pour la construction européenne ?

Les développements de l’intégration européenne des dernières décennies ont reposé sur la théorie selon laquelle l’élite allemande nourrissait une vision de la coopération européenne centrée sur l’adhésion à son modèle économique dit ordolibéral. Dès lors, les différents pays devaient converger vers ce modèle de façon à pouvoir atteindre les standards d’efficacité de l’économie allemande et jouir d’échanges commerciaux libérés par l’abaissement de toutes barrières, en particulier monétaires grâce à la monnaie unique. En retour l’Allemagne devait progressivement se laisser aller à ce qui devait ressembler de plus en plus à une union fiscale avec le reste de l’union monétaire. […]

  • Plus globalement, comment s’inscrit cette situation dans le jeu mondial actuel, notamment dans l’opposition européenne à Donald Trump, qui avait été « imaginée » suite à la visite de Barack Obama à Angela Merkel au lendemain de la victoire du milliardaire américaine à la présidence des Etats-Unis ?

[…] Aux Etats-Unis par exemple, une majeure partie de l’élite, toutes tendances politiques confondues notamment chez les opposants à Donald Trump, s’inquiète de l’évolution allemande, notamment des politiques économiques déséquilibrées du pays qui font peser un poids démesuré sur l’économie mondiale.

Au vu de la crise politique allemande et du tournant identitaire marqué, l’idée d’un axe progressiste européen ou franco-allemand qui lierait le parti d’Emmanuel Macron à la CDU-CSU est assez surprenante, ne serait-ce que sur le plan sémantique. Le couple franco-allemand n’a plus de véritable existence depuis un quart de siècle.

Les projets de parachèvement de la construction monétaire ont été rejetés dans l’essentiel par la partie allemande et, pour l’heure, il n’existe pas même de dialogue sur l’idée d’une coordination des politiques économiques pour rééquilibrer nos relations, en dehors de l’idée d’un perpétuel ajustement fiscal dans les pays partenaires de l’Allemagne.

Le fossé franco-allemand est aujourd’hui considérable, et l’évolution politique allemande en cours promet de compliquer encore les échanges. Sur le même modèle, l’idée d’une union des forces populistes en Europe qui germe dans l’esprit de Steve Bannon, par exemple entre les lepénistes et l’AfD, n’a guère de sens. […]


Interview de Rémi Bourgeot – Atlantico (Lecture libre dans « la lettre information IRIS » N°688), – titre original : « Merkel dans la tourmente : mais à quoi pourrait ressembler une Europe post-Angela ? » – Source (Extrait)