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L’anthropologue américain David Graeber, inventeur du concept de “bullshit job”, détaille les ressorts de la multiplication des emplois inutiles. Et lance un appel à la révolte du salarié moderne.

Comment avez-vous remarqué l’émergence des “bullshit jobs” ?

David Graeber — Je viens de la classe ouvrière et je me sens toujours comme un étranger dans le milieu académique dans lequel j’évolue maintenant. Mais il y a une chose que j’ai remarquée très vite. Quand je demandais aux gens autour de moi ce qu’ils faisaient dans la vie, ils répondaient souvent, de manière assez évasive : “Oh, pas grand-chose”.

Je me disais qu’ils étaient modestes mais je me suis rendu compte qu’en fait ils étaient sérieux : ils ne font vraiment rien ! […] Je me suis demandé : est-ce que ça arrive souvent ? combien d’employés de bureau font vraiment quelque chose ? C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser au sujet.

Dans la foulée de votre article paru en 2013 et traitant de ce sujet, une enquête a montré que 37 % des Britanniques estimaient que leur travail était inutile. Vous y attendiez-vous ?

Non, je pensais plutôt que ça concernait 10 à 15 % des gens. […]

Pourquoi y a-t-il autant de jobs à la con ?

C’est une question de mécanisme social. Prenons le cas des universités américaines, où le personnel a augmenté énormément, en particulier dans le privé. Le prestige et le pouvoir des administrateurs de ces universités sont mesurés au nombre d’assistants ou de subordonnés administratifs qui travaillent sous leurs ordres. D’où la prolifération des jobs à la con.

C’est la même chose dans le monde de l’entreprise : si vous réduisez les effectifs de travailleurs en col bleu, qui produisent vraiment quelque chose, ça ne pose pas de problème, mais personne ne voudra réduire les effectifs des employés de bureau.

Pensez-vous que le système capitaliste a besoin de maintenir les gens dans la frustration au travail, pour les empêcher de penser à des systèmes alternatifs ?

Je ne pense pas qu’il y ait une grande conspiration. […]

En parallèle, il y a aussi une dynamique sociale qui permet de comprendre pourquoi les boulots à la con prolifèrent. C’est que le travail rémunéré constitue désormais une valeur en soi. Il est devenu plus moralement acceptable d’avoir un boulot pourri et inutile que pas de boulot du tout. Cela crée sans doute de la frustration, qui elle-même génère du ressentiment politique. Et ça, c’est avantageux politiquement pour certaines personnes.

Comme lorsque des politiques suggèrent que les cheminots disposent de “privilèges” inacceptables ?

Oui, c’est l’exemple parfait. […] Après la crise de 2008 aux Etats-Unis, les banquiers n’ont pas été punis, ils ont même été renfloués. A l’inverse, le sauvetage de l’industrie automobile qui a suivi s’est accompagné de sanctions qui ont visé les ouvriers.

On les a accusés d’être trop gâtés, car leurs accords collectifs leur garantissaient de bonnes prestations sociales. Mais pourquoi se concentrer sur eux, alors que ce sont les services financiers de ces entreprises qui étaient responsables ? Les gens souffrent de savoir que leur job n’a pas de sens. Ce qu’ils reprochent aux ouvriers, c’est de pouvoir légitimement être fiers de leur travail. […]

On pourrait vous faire le reproche d’avoir une lecture strictement marxiste. Vous dites que les p-dg pourraient disparaître tout comme certains services marketing, ça ne changerait pas la face du monde. Mais que serait Apple sans Steve Jobs et sa force de frappe publicitaire ?

En fait, c’est vrai que ça changerait quelque chose. Mais il y a des entreprises sans PDG qui fonctionnent très bien, comme par exemple la marque de thés 1336 (la société coopérative et participative lancée par 58 salariés des thés Eléphant à Marseille, après quatre ans de lutte – ndlr). On dit souvent que les robots vont remplacer tous les jobs, mais personne ne pense qu’ils pourraient remplacer les capitalistes, les entrepreneurs. […]

General Motors ou General Electric réalisent la quasi-totalité de leurs bénéfices grâce à leurs branches financières, pas grâce à la fabrication

[…] … dans le système actuel, il y a une confusion croissante entre le politique et l’économique : il y a des banques dont les lobbyistes rédigent eux-mêmes les lois par lesquelles les gouvernements sont censés les réguler. De même, quand on allège les impôts des entreprises pour qu’elles créent des emplois, 80 % de cet argent est en fait reversé aux actionnaires. Le capitalisme ne fonctionne plus comme avant.

Des entreprises comme General Motors ou General Electric aux Etats-Unis réalisent la quasi-totalité de leurs bénéfices grâce à leurs branches financières, pas grâce à la fabrication. L’efficacité n’est donc plus un avantage, au contraire. […]

Vous êtes un anthropologue réputé. Etes-vous inquiet quand vous songez à l’avenir de l’humanité ?

Oui, je le suis. Comment pourrait-on ne pas l’être ? Je pense que nous traversons une transition majeure, historique. Je suis sûr que dans cinquante ans, quel que soit le système qu’on aura, il ne sera pas capitaliste. Mais cela ne garantit pas qu’il ne sera pas pire. Il faut donc être utopiste, pour construire les bases d’une société nouvelle. […]


Mathieu Dejean, David Doucet, Les Intocks – Titre original : « Pourquoi multiplie-t-on les boulots à la con ? » – Source (Extrait)