Pertes et fracas !

Pendant que le ministère qui gere les édifices du patrimoine français se serre la ceinture, le devis pour la rénovation du grand palais flambe : il atteint désormais 541 millions, plus du double de l’estimation de 2010.

Alors que le loto du patrimoine devrait (péniblement) permettre de ramasser 20 millions d’euros pour tenter de sauver 250 monuments, la facture de la rénovation et de la transformation du Grand Palais, à Paris, est dans une forme olympique. Aux dernières nouvelles, elle vient encore d’augmenter de 75 millions, pour atteindre… 541 millions d’€!

Explication de ce énième dérapage ? Les intérêts du prêt bancaire de 150 millions destiné à boucler le chantier ont été pieusement passés sous silence. Cette astuce comptable d’une colossale finesse a été débusquée par la Cour des comptes. Celle-ci a adopté, le 15 mars, un rapport confidentiel consacré à l’établissement public RMN-GP, qui chapeaute à la fois la Réunion des musées nationaux et le Grand Palais.

Dinosaures de secours

Dans ce document, […] les magistrats rappellent que les prix n’ont cessé de gonfler depuis les premières esquisses du projet. Patron du Grand Palais jusqu’en janvier 2016, Jean-Paul Cluzel avait :

  • Le 31 mars 2010, présenté un chiffrage de 236 millions au président Sarkozy.
  • Décembre 2011, la note passait à 373 millions,
  • Puis à 393 millions en octobre 2014,
  • 466 millions en février 2018
  • 541 millions aujourd’hui !
  • Et encore ce total ne tient-il pas compte des 18 millions versés en 2013 à la Mairie pour racheter le terrain sur lequel est bâti l’édifice.

Les autorités de tutelle ont « approuvé et engagé » le projet dès 2011, alors que, révèle la Cour, celui-ci « faisait l’impasse » sur plus d’un tiers de la facture.

Plus ennuyeux : les ministres ont opiné sans trop savoir en quoi consistait le chantier. […]

Quelles dépenses justifient cette astronomique facture ?

Outre quelques travaux indispensables – création d’une zone logistique et réfection du Palais de la découverte -, le projet doit permettre de multiplier les espaces d’exposition, principalement ceux destinés à la location. Une grande « rue intérieure » traversera ainsi le bâtiment de part en part, desservant les salles et quelques commerces.

Mais motus et bouche cousue sur le détail de la douloureuse – tout au moins pour la partie aménagement.

La direction du Grand Palais assure ainsi au « Canard » qu’il est « impossible d’isoler le coût de la rue ». Sans blague ?

Pas bégueule, l’État a accepté de mettre 288 millions au pot et d’apporter sa garantie au prêt de 150 millions souscrit par la RMN-GP, le reste de la facture devant être acquitté sur la trésorerie du Grand Palais et par… Chanel, pour 25 millions.

Histoire de se rassurer, la Cour des comptes souligne que « les protagonistes du projet [ont désormais] multiplié les précautions et les garde-fous pour se prémunir, autant que faire se peut, des écueils et dérives potentielles ».

La liste des mauvaises nouvelles n’est peut-être pas close.

En effet, le chantier, censé ouvrir en 2020, doit être achevé pour les JO de 2024 une période de folie pour les travaux publics et le bâtiment. Vu le nombre de travaux devant être menés à bien avant l’ouverture des Jeux (installations sportives, création du super métro du Grand Paris…), les spécialistes s’attendent à une flambée des prix du genre costaud.

Siphon budgétaire

Autre interrogation : sur les 541 millions du devis final, 137 millions sont mobilisés au seul profit de la partie monument historique.

Le Grand Palais a pourtant déjà bénéficié, au début des années 2000, de 72 millions de crédits pour la consolidation de ses fondations et la réfection de sa verrière. « Certes, le bâtiment a besoin de travaux urgents de sécurité, mais on n’est pas obligé de tout refaire à neuf tout de suite », soupire un expert, qui juge « un peu extravagante » la somme annoncée.

Par comparaison, Notre-Dame de Paris devra se contenter de 60 millions (étalés sur dix ans) pour restaurer son chœur, les arcs-boutants de sa nef, son transept, ses vitraux et son chemin de ronde… Et, cette fois, aucune rallonge n’est prévue au programme.


Limousine à prix d’or

A en croire la Cour des comptes, Jean-Paul Cluzel, ancien président de l’établissement public du Grand Palais et ancien inspecteur général des Finances, a fait bien mieux que l’énarque Agnès Saal.

En 2015, l’ex-patronne de l’Institut national de l’audiovisuel avait été vouée aux gémonies pour ses notes de taxi de 40.000 € en dix mois. Petite joueuse ! Cluzel, lui, a claqué 410 000 € en cinq ans (6 833 € par mois) en location de limousine (principalement) et frais de taxi. À signaler, une année 2014 particulièrement faste : 95.090 € dépensés, soit près de 8.000 € par mois !

Contacté par « Le Canard », Jean-Paul Cluzel conteste les chiffres de la Cour. Il n’aurait, dit-il, dépensé que… 362.000 euros au titre de ses fonctions, le reste de la facture ayant servi à régler les déplacements d’invités du Grand Palais. « Pour recevoir des mécènes, il vaut mieux avoir une limousine avec chauffeur qu’un simple taxi », plaide Cluzel. Une voiture de fonction achetée par le Grand Palais, assure-t-il, aurait coûté bien davantage aux finances publiques.

La Cour des comptes, par ailleurs, épingle le salaire accordé à l’ancien président par ses autorités de tutelle : 210.000 € brut annuels, soit 50.000 € de plus que son prédécesseur. Cluzel réplique qu’il a dû consentir une perte de salaire de 5 % par rapport à ses anciennes fonctions de patron de Radio France.


Hervé Liffran – Le Canard Enchainé – 19/09/2018


Certes cet édifice constitue le patrimoine français, mais fallait-il prévoir des embellissements aussi somptuaires ? Ne fallait-il pas budgéter et ne prévoir que l’entretien nécessaire ? N’est-il pas indécent d’apprendre le montant de ces travaux alors que le budget de la nation est restreint depuis des années et plus encore, depuis la macronie en place ? MC

2 réflexions sur “Pertes et fracas !

  1. tatchou92 27/09/2018 / 01:01

    Nausée !

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