Populismes : mouvement éphémère ou tendance structurelle ?

  • Comment expliquer et comprendre la montée en puissance de nombreux partis politiques « dits » populistes en Europe ?

  • Y a-t-il eu des faits marquants pouvant illustrer l’engouement de cette vague « populiste » ?
  • Ne sont-ils que des symptômes de la mondialisation et du libéralisme tant économique que sociétal ?

Jean-Yves Camus – Effectivement, les victoires électorales ou les percées électorales des mouvements populistes xénophobes de droite en Europe représentent une forme de réponse à l’angoisse qu’une partie des citoyens ressent face à une mondialisation […]

Une sociologie du vote est donc possible, voire souhaitable, afin de mettre en évidence plusieurs critères et phénomènes socio-économiques. En effet, qu’il s’agisse du Rassemblement national (RN) (anciennement Front national) ou des électeurs du Brexit, nous pouvons retrouver plusieurs points communs.

Parmi la frange de la population la plus précaire, la moins éduquée, la moins favorisée en termes de revenus, il y a une tentation du vote pour les partis populistes de droite. […] Ainsi, les électeurs des partis populistes de droite expriment-ils par leurs votes une idée et un ressenti social et humain d’une part, mais également une forme d’insécurité face à des bouleversements qui ne concernent pas simplement leur situation économique, mais aussi leurs repères culturels.

[…] … les baromètres de la Commission nationale consultative des droits de l’homme le montrent, que si l’indice de tolérance augmente en France, il existe des catégories de population, en particulier les musulmans ou perçus comme tels dont la culture est vue comme une menace. 47 % des personnes interrogées estiment désormais qu’ « aujourd’hui en France, on ne se sent plus chez soi comme avant et 44% des sondés voient l’islam comme une menace pour l’identité de la France. Ces opinions négatives reposent peut-être sur des fantasmes, il n’empêche que les sympathisants du RN sont beaucoup plus perméables à ces idées que le reste de la population. »

[…] Il ne s’agit pas seulement d’une menace de l’étranger non européen sur leur travail ou sur leur revenu, mais également comme d’une menace sur leurs certitudes et sur leurs modes de vie. […]

  • Est-ce que tous les partis politiques européens dits populistes sont identiques, que ce soit en Suède, en Italie, en Hongrie, en Autriche ou ailleurs en Europe ?

Jean-Yves Camus – Évidemment que non, car nous sommes en face d’une famille politique où les valeurs qui prédominent sont le patriotisme, voire le nationalisme, le souverainisme, la volonté de mettre des frontières et du protectionnisme à la fois dans la circulation des hommes, mais aussi des marchandises. […]

Chaque parti politique est déterminé par l’histoire spécifique relative à son pays. Par exemple, nous ne pouvons comprendre le phénomène Victor Orbán que si nous regardons l’histoire spécifique de la Hongrie, dépecée par le Traité de Trianon voici juste un siècle. De même pour la Ligue du Nord en Italie, le FPÖ en Autriche, le SD en Suède ou le PiS en Pologne. […]

  • Le premier dénominateur commun est la considération que le peuple a toujours raison contre les élites.
  • Deuxièmement, qu’à l’intérieur d’un pays, il existe les nationaux et les étrangers et que les premiers, c’est-à-dire ceux qui sont détenteurs de la nationalité, doivent avoir des droits supérieurs à ceux qui ne la possèdent pas.  […]
  • Le troisième point commun est le patriotisme, voire le nationalisme.

Voici donc le socle commun des partis politiques populistes de droite sur le continent européen. […]

[…] ….. ce qui semble avoir le vent en poupe actuellement, est-ce qu’on appelle l’ordo-libéralisme. Il s’agit d’une doctrine économique qui consiste à considérer que le marché doit être libre à l’intérieur de frontières protégées. Autrement dit, il s’agit d’une économie concurrentielle, d’une économie de marché à l’intérieur de l’État, mais avec des barrières de protection contre le dumping social, et contre le dumping économique aux frontières. C’est donc un mélange de libéralisme orthodoxe et de protectionnisme. […]

  • Comment vont évoluer, selon vous,  ces partis dits populistes à l’aube des élections européennes de mai 2019 ?
  • S’agit-il seulement d’un mouvement éphémère ou d’une tendance plus structurelle de fond ?

Jean-Yves Camus – Cela fait longtemps qu’il s’agit d’une tendance structurelle. En effet, les premiers succès électoraux de ces partis datent des années 1980. Le FN, désormais RN, a pour la première fois envoyé dix députés au Parlement européen en 1984. Premières élections lors desquelles il a dépassé la barre des 10%. […]

[…] Les populistes réussiront-ils à gagner une majorité au Parlement européen ? J’en doute. Pourront-ils avoir une minorité de blocage ? C’est possible. Ce serait alors une crise majeure, sauf que nous y sommes déjà d’une certaine manière. Effectivement, deux pays de l’Union européenne (UE) ont vu se déclencher des procédures article 7 (la Pologne et désormais la Hongrie). De plus, un pays majeur, la Grande-Bretagne, a choisi de sortir de l’UE. Il y a par ailleurs, dans divers pays, des partis de cette famille politique au gouvernement, même s’ils n’ont pas toutes les manettes entre leurs mains.

Le constat provisoire est que de toute façon, ces partis politiques, même s’ils ne sont pas au pouvoir, notamment en France, ont tout de même durablement modifié le cours de la construction européenne. Lorsque nous faisons le bilan des trente années passées, incontestablement, les partis populistes de droite ont été des acteurs majeurs de cette crise de confiance dans le projet européen qui était en train de se manifester sous nos yeux.


Interview – point de vue de Jean-Yves Camus – Lettre IIRIS – Titre original : « Poussée des populismes en Europe : mouvement éphémère ou tendance structurelle ? » – Source (Extrait)