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Et si le meilleur moyen de comprendre le monde était de savoir comment on y prend du plaisir ?

Autrement dit analyser la mentalité générale, voire les sujets qui attirent aux profits de ceux qui rebutent, voir qui portent le déni de connaissance à la manière des Trois singes – Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire  …

Penser presse érotique, c’est avoir en tête des magazines seventies où des filles posent nues, ou presque, le regard dardé sur le lecteur. C’est le fleuron des années Playboy, Lui, ou encore Absolu, “le magazine français de la sexualité”, créé par Claude François en 1974.

Difficile d’imaginer Cloclo aux commandes d’un magazine de charme, et pourtant l’aventure aura duré deux ans avant qu’il mette un terme à la publication sous la pression de son public.

Plus de quarante ans après que Claude François a dû jeter l’éponge, une nouvelle génération de créatifs se saisit et réinvente cette presse polissonne. L’Imparfaite, Phile Magazine, Pornceptual, Extra Extra Magazine, Edwarda, Berlingot, Le Bateau… Des magazines qui trouvent leur place dans les librairies branchées des capitales européennes.

Pour Romy Alizée, photographe qui explore le rapport à la nudité et à la sexualité dans une démarche queer féministe, le phénomène remonte déjà à quelques années. “Cela fait entre cinq et dix ans que je vois renaître un attrait pour la presse érotique. Tous les magazines cités ne sont pas les premiers, mais ils appartiennent à une nouvelle vague, une nouvelle vision de l’érotisme dans nos sociétés contemporaines. Et ce qui est intéressant, c’est que chacun d’entre eux a sa vision de l’érotisme.”

Qu’elle vienne de Paris, New York, Berlin, Toulouse ou encore Rotterdam, leur vision n’a rien à voir avec le sexe à la papa promu habituellement dans ce type de magazine. Pour cette nouvelle génération, c’est l’inclusivité qui doit primer. Phile est dédié à la découverte d’expressions de sexualité et d’érotisme alternatives. Nous voulons défier les conceptions et idées que nos lecteurs peuvent avoir sur ce qui est érotique”, expliquent Mike Feswick et Erin Reznick de Phile Magazine. Au programme du premier numéro : un archiviste du porno LGBT amateur ou professionnel en VHS, un homme qui prend du plaisir à se faire entartrer et une introduction au mouvement écosexuel. “On veut simplement montrer ce qui existe, sans jugement.”

Des hommes, mais aussi des femmes et des personnes LGBTQ

Cette génération de revues reste pourtant safe for work et peut d’ailleurs être en vue sur la table du salon. Avec une esthétique mode et un contenu intello, c’est une nouvelle manière d’appréhender et de réfléchir au sexe, de le définir comme quelque chose que l’on peut montrer sans rougir : “Le sexe a toujours été et sera toujours culturel. Notre publication étudie comment les expressions sexuelles et les politiques sexuelles ont formé le monde qui nous entoure”, expliquent les fondateurs de Phile Magazine.

Une vision qui attire un nouveau type de lecteurs, plus seulement des hommes, mais aussi des femmes et des personnes LGBTQ. L’équipe de Pornceptual cherche à renouveler l’imagerie pornographique : “A travers notre site et notre magazine, nous créons une forme de pornographie queer, diverse et inclusive. Dans notre dernier numéro, nous avons utilisé la pornographie artistique d’une manière politique, car nous croyons que l’art peut réussir là où la pornographie échoue à nous exciter.” Pornceptual, situé à la frontière de la pornographie et de l’érotisme, ajoute une porosité entre ces deux concepts.

“L’érotique est considéré comme du sexe de bon goût et une manière plus implicite de représenter le sexe dans l’art. Il est vu comme plus artistique que la pornographie. On déteste ce genre de séparation conservatrice, alors on va à son encontre. On part du principe que le porno peut être de l’art et flouer les lignes entre ce qui est de l’art et ce qui est considéré comme de la  pornographie”, expliquent les fondateurs de la revue.

En mêlant texte et image, ces revues font du sexe un champ d’étude culturel, mais aussi un enjeu politique. Le numéro “Porn Guerilla” de Pornceptual réfléchit justement à la manière dont le porno peut “combattre des discours liés aux structures de pouvoir et (se) questionner comme forme d’expression”. Car si internet permet à de nouvelles communautés de se créer et d’échanger sur ce qui les passionne, la nouvelle vague conservatrice qui frappe de nombreux pays à travers le monde oblige beaucoup d’entre nous à réfréner leurs désirs sexuels.

Une vision politique du sexe

Mais cette vision du sexe comme politique n’est pas nouvelle, comme le soulèvent Mike Feswick et Erin Reznick de Phile Magazine : “Le sexe a toujours été politique. Les sexualités queer et la politique sont des sujets populaires et créent un discours important. C’est la raison pour laquelle on voit des institutions incorporer des kinks et du queer dans leurs pratiques. C’est le cas de la mode, de la publicité mais aussi du milieu académique”.

Une idée que corrobore la team de Pornceptual : “La société et les groupes hégémoniques ont toujours contrôlé comment les gens devaient se comporter sexuellement. La différence est qu’aujourd’hui on peut s’organiser en ligne et on a accès à un flux important d’informations qui ne viennent pas forcément des médias traditionnels. Ça a permis aux gens de prendre le contrôle de l’imagerie sexuelle et de produire et partager leur propre contenu. C’est une forme de subversion, donc définitivement politique.”

Si Romy Alizée s’accorde avec eux sur ce point, elle ajoute malgré tout un bémol : “Il s’agit pour la plupart de magazines très esthétiques. On n’y voit pas de corps gros, de personnes invalides… Ils pourraient être encore plus inclusifs dans leur approche, mais ça finira peut-être par  venir.” En attendant, c’est l’occasion d’apprendre de nouvelles manières de se détendre !


Mélody Thomas  – Les Inrocks, titre original : « Presse érotique, la fin du sexe à la papa ».  – Source (Extrait)