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Que des promesses électorales ne soient pas tenues n’étonnera personne mais là, quelques heures avant la rentrée scolaire les profs découvrent de nouvelles directives du ministre dans l’organisation des matières à enseigner lors de la rentrée scolaire de septembre 2018. MC

Oui mais, pendant les vacances, le ministre a décidé de changer les programmes !

Vous vous souvenez vaguement qu’il avait annoncé à son arrivée ne pas vouloir les changer ? Vous avez raison. Vous avez découvert ces changements en rentrant de vacances, à quelques jours de la rentrée, ou pire, lors de la prérentrée hier ? Dommage.

« Ajustements et clarifications »

Le 21 juillet paraissaient au Journal Officiel les modifications apportées aux programmes de 2016, pudiquement appelées « ajustements et clarifications » et qui doivent entrer en vigueur à la rentrée prochaine, c’est-à-dire après-demain. Les amendements concernent les maths, le français, l’Education morale et civique pour les cycles 2 à 4 (B.O. du 26 juillet).

C’est en français que les changements sont les plus importants, notamment en grammaire au cycle 3, où  l’on note entre autre le retour de l’attribut du sujet, de l’épithète, du plus-que-parfait, du passé simple au grand complet, des compléments d’objet, des compléments circonstanciels (dont celui de cause mais pas celui de manière, allez comprendre !), mais aussi l’apparition du groupe nominal prépositionnel (si si, j’en ai des boutons à l’avance, à moins que cette nouveauté concerne les collègues de 6ème, mystère et boule de gomme, on attend les infos…) et bien sûr la mort annoncée du prédicat, des compléments de phrase et de verbe (RIP, ceux-là vont me manquer). Bref, on revient à quelque chose qui ressemble aux programmes de 2008, voire avant, l’AFEF (Association française pour l’enseignement du français) parlant même de « programmes de grand-père ». Les manuels parus en 2016 sont d’ores et déjà obsolètes, les éditeurs se frottent les mains. Pour plus de détails sur ce qui change, voir ici.

Au-delà des modifications factuelles, c’est une nouvelle vision qui prévaut, comme le note Lila Ben Hamouda sur le Café Pédagogique : « l’élève acteur est mort au profit de l’élève de l’automatisation, la notion apparaissant à plusieurs reprises au détriment de celle d’acteur qui, elle, disparait complètement. (…) Adieu l’élève qui tâtonne, essaie, découvre ».

Une vision qu’on retrouve dans les modifications faites sur les programmes d’EMC, « où la philosophie générale de la discipline a profondément changé », comme le résume Le Monde : « Alors que la réforme de 2016 prévoyait un enseignement fondé sur l’expérience des élèves, le programme d’EMC recensera désormais une série de notions à maîtriser selon une progression définie ».

Voilà qui confirme les propos de plusieurs membres du Conseil supérieur des programmes (CSP), violemment critiques sur les programmes rédigés… au sein du CSP : « Les programmes d’enseignement moral et civique ont quant à eux été totalement revus. Cette refonte a excédé largement le mandat confié par le ministre au CSP et a été réalisée dans des conditions très insatisfaisantes. Son résultat a profondément divisé le CSP. Ce nouveau programme remplace celui de 2014 qui avait été longuement mûri et n’avait pas fait l’objet de critiques particulières. La présidente du CSP en retient surtout la demande de faire apprendre pendant trois ans aux enfants le premier couplet de la Marseillaise. Cette insistance traduit bien une profonde incompréhension de ce que peut et doit être la formation civique et morale de nos enfants au XXIème siècle et l’indigence de ce nouveau projet de programme ». Mazette, ça chauffe au CSP, et cette division en dit long sur la volonté particulièrement directive de sa présidente, Souâd Ayada, très critique sur les programmes de 2016 et installée par JM Blanquer après que le ménage fut fait dans la précédente présidence…

En mathématiques les changements semblent à première vue minimes, sauf pour l’année de CP, particulièrement chargée, Rémi Brissiaud parle même d’un « alourdissement irresponsable de ce qui est demandé aux élèves de CP » et de « réussites inatteignables en fin de CP » et Roland Charnay de repères annuels « dont certains seront très difficiles voire impossibles à atteindre pour la majorité des élèves de CP ».

Super.

Par ailleurs, le CP est le seul niveau pour lequel des repères annuels sont donnés, les autres viendront plus tard, de même que des « projets d’évaluation qui pourraient être trimestriels. Sur ces deux initiatives, il convient de demeurer vigilant », prévient Charnay. Les repères annuels viendront, comme c’est le cas des repères donnés cette fois-ci pour le CP, cadrer de manière très serrée les apprentissages sur l’année, enterrant la notion même de cycle et donnant une vision normative où tous les élèves sont peu ou prou censés réussir en même temps et de la même façon. Les projets dévaluations trimestriels confortent cette vision d’un encadrement strict dans le temps : « On voit bien le risque de dérive : les programmes sont pluriannuels (par cycles), les repères conduisent à des programmes annuels et les évaluations orientent vers des programmes trimestriels ! Quid alors du choix de programmation différents des apprentissages ? Quid de l’adaptation aux possibilités et aux besoins des élèves ? Quid enfin de la liberté de choix pédagogique des enseignants qui est l’essence de leur professionnalisme ? ».

La stratégie du changement progressif

On se rappelle l’arrivée de JM Blanquer rue de Grenelle, en mai 2017. Consensuel en apparence, drapé dans une posture de sage, le ministre expliquait que « l’alternance politique ne peut plus se traduire par des injonctions contradictoires avec celles de la majorité précédente. Il faut en finir avec les révolutions verticales » ; « Je ne vais pas changer les programmes même si j’ai des réserves sur certaines choses ».

Trois mois plus tard, lors de sa première rentrée, en septembre dernier, il répétait vouloir « éviter les effets de zigzag », éventuellement changer les programmes « à la marge » : « Encore une fois, il ne s’agit pas de faire table rase du passé, ni de tout bousculer. (…) Notre méthode à nous sera plus pragmatique et mesurée », ou encore, dit autrement : « Il n’est pas question de modifier la Loi et les textes des programmes brusquement. Mais cela ne veut pas dire que les programmes ne doivent pas évoluer ».

En quelques mois, par petits glissements sémantiques, les réserves de départ s’étaient muées en volonté d’évolution. JM Blanquer n’a pas fait de nouveaux programmes, certes. Il a procédé bien plus finement. Conscient qu’une nouvelle refonte serait mal vue par le grand public deux ans à peine après la précédente, il a préféré user d’une stratégie de morcellement en s’appuyant sur des sorties médiatiques et une communication tournée vers le grand public durant les premiers mois de son exercice.

En avril le ministre publiait une première série de textes qui revenaient sensiblement sur les programmes de 2016 (tout en demandant par ailleurs aux enseignants de faire des choses qu’ils font déjà) et étaient destinés à « apporter aux enseignants un cadre général sur l’enseignement des fondamentaux ». Ces quatre circulaires, qui portaient sur la lecture, la grammaire, le vocabulaire, le calcul et la résolution de problèmes, étaient signées, fait rarissime, de la main même du ministre, preuve de son implication personnelle et de la haute estime dans laquelle il tient ses compétences, lui qu’on ne savait pas didacticien.

En même temps que ces circulaires, un guide sur la lecture, le fameux « guide orange« , très détaillé, marqué idéologiquement et particulièrement directif, était publié à l’intention des enseignants de CP afin de leur indiquer le (seul et unique) chemin à suivre. Les auteurs de ce guide sont restés dans l’ombre, des membres du Conseil scientifique installés par JM Blanquer et spécialistes de la lecture l’ayant même découvert sur Internet…

Avec les « ajustements » de ces vacances, c’est le deuxième étage de la fusée qui vient d’être posé, un peu à la hâte, par le CSP, lequel avait initialement prévu de présenter également des « ajustements » pour les sciences mais n’a pu le faire à deux jours prêts, les nouveautés dans ce domaine concerneront donc la rentrée suivante, c’est ballot mais c’est ce qui arrive quand on se précipite, je n’arrête pas de le dire à mes élèves.

D’ici là, de nouveaux repères annuels auront été publiés, et qui sait quels autres documents officiels encore qui continueront à modifier les programmes. On mesure, en les mettant bout à bout, comme tous ces changements, ajustements, clarifications ou modifications, selon la valse des vocables choisis par le ministre, tendent à refonder partie non négligeable des programmes et leur philosophie générale.

Ainsi va la stratégie blanquerienne, qui évite les changements frontaux, contourne, circonvolutionne, opère par décrets, modifie par circulaires comme d’autres gouvernent par ordonnances, dans le but de mettre en place des programmes en phase avec l’idéologie ministérielle, directifs, autour d’une supposée bonne méthode, unique, dans un cadre temporel défini et strictement encadré.

On comprend pourquoi, lors de la présentation des « ajustements » par le CSP le 12 juillet, une large partie du Conseil supérieur de l’éducation (parents d’élèves, syndicats lycéens, étudiants, syndicats enseignants) a purement et simplement quitté la réunion, les syndicats enseignants dénonçant « la méthode de travail, l’absence de concertation, de consultation comme la politique autoritaire et la vision idéologique de l’école qui entre en contradiction avec l’école de la confiance ou le pragmatisme prôné dans les médias (…). La communauté éducative réclame que l’école ne soit pas l’affaire de partis pris mais l’objet de débats appuyés sur les travaux de la recherche et la concertation avec ceux qui sont directement concernés ».

Le ministre reconnait notre travail pendant les vacances !

Nous voilà donc, en pleines vacances, mis devant le fait accompli et sommés de nous retrousser les manches, puisque les programmes revus sont donc applicables lundi. Le grand public ne perçoit sans doute pas tout ce que cela signifie, il doit se dire « ben oui, faut changer, les gars » et ne pas voir plus beaucoup loin. On sait quant à nous la charge de travail supplémentaire que cela entraine, tout changement de programme implique des modifications en profondeur, un travail de réflexion pour organiser différemment les apprentissages, les réorienter en fonction de ce qui est demandé ; revoir la programmation annuelle, les progressions, discipline par discipline, jongler avec les manuels de plusieurs éditions puisque plus un n’est correct, revoir les nomenclatures, revoir les leçons, mille autres choses encore, bref, cela demande un travail considérable, en plus de celui que chaque enseignant fait habituellement à cette période de l’année, de préparation pour l’année à venir.

De deux choses l’une.

Ou le ministre n’a aucune idée de ce que supposent concrètement de tels « ajustements ». Il estime que leur mise place ne demande pas tant de travail que cela et pense qu’on verra tranquillement à la rentrée, après les vacances. Alors il fait preuve d’une double méconnaissance des réalités du métier d’enseignant, ajoutant l’inscience de ce qu’est une rentrée scolaire à la sous-estimation des changements engendrés par la modification des programmes.

Ou le ministre sait parfaitement, au contraire, quel travail supplémentaire va entrainer ce changement de programmes de dernière minute, et il sait aussi que ce n’est pas à la rentrée que les enseignants pourront le faire. Il pense donc que ce travail sera fait pendant les vacances et mise sur le fait que, comme chaque année, de nombreux collègues se remettent au travail dès le 20 août, il faut bien 10 jours pour préparer l’année. J’aurais bien aimé voir la tête des collègues qui ont découvert, en se remettant au boulot le 20 août, les changements qui ont eu lieu dont il va falloir tenir compte, en plus de ce qu’ils avaient prévu de faire (comment vont-ils découvrir les « ajustements », d’ailleurs, puisque les consignes ne nous sont parvenues, comme d’habitude, par aucun canal officiel et supposent donc, en plus du travail, une veille informative officielle de la part des enseignants ?). Tout comme j’aurais bien aimé voir la tête des collègues qui, après avoir passé leur début de vacances en juillet à préparer l’année prochaine, sont partis le cœur léger et l’esprit serein, le sentiment du devoir accompli, et viennent juste de rentrer et découvrir qu’il leur faut largement revoir leur copie et qu’ils n’en ont tout simplement pas le temps.


Lu sur le blog de Lucien Marboeuf. intitulé : « L’Instit Humeurs » – Source (Extrait)