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Quoi de commun entre l’agriculture biodynamique, une école à la pédagogie atypique, une grande entreprise de cosmétiques, un investissement dans une ferme éolienne ?

Tous sont liés à l’anthroposophie, un courant spirituel fondé au début du XXe siècle par Rudolf Steiner. Discret mais influent, ce mouvement international dispose de relais économiques et politiques… jusqu’au sein du gouvernement français.

Planté au sommet d’une colline, un monolithe domine la commune de Dornach (canton de Soleure, Suisse) : le Goetheanum. Le bâtiment abrite le siège de la Société anthroposophique universelle, fondée en 1923 par l’occultiste Rudolf Steiner (1861-1925).

Philosophe, théologien, poète, économiste, botaniste, diététicien, artiste, historien, dramaturge, Steiner ne dédaignait pas non plus l’architecture. Concepteur de […] d’un campus de l’ésotérisme divisé en douze sections, dont celle d’« anthroposophie générale », spécialisée dans « les recherches sur la réincarnation, le karma, la christologie et l’étude des hiérarchies spirituelles ». […]

Pour la deuxième journée de l’AG de la Société anthroposophique universelle, les participants découvrent [sur la scène] des danseurs faisant onduler leur vêture pour une démonstration d’eurythmie, une pratique ritualisée par Steiner, où les mouvements permettraient à l’adepte de se relier aux « forces cosmiques ». […]

Une réaction à la modernité

[…] l’anthroposophie est un empire. Avec respectivement 14 milliards et 4 milliards d’euros d’actifs sous gestion, les banques Triodos et GLS, deux établissements fondés et dirigés par des anthroposophes, s’imposent comme des références de la « finance durable » (2). Elles soutiennent des entreprises d’inspiration anthroposophique. Pas moins de 1 850 jardins d’enfants et 1 100 établissements scolaires Steiner-Waldorf (du nom de l’usine de cigarettes dont le propriétaire demanda à Steiner, en 1919, la création d’une école pour ses ouvriers), répartis dans 65 pays, appliquent les principes pédagogiques du touche-à-tout autrichien.

Numéro un des cosmétiques biologiques en France et en Allemagne, les laboratoires Weleda ont réalisé 401 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2017, en vendant dans le monde entier lotions capillaires au romarin, pâtes dentifrices au ratanhia, huiles essentielles anticellulite au bouleau, ainsi que pour 109 millions d’euros de « médicaments anthroposophiques ». Deux actionnaires de référence, la Société anthroposophique universelle et la clinique anthroposophique d’Arlesheim, voisine du Goetheanum, détiennent 33,5 % du capital de l’entreprise et 76,5 % des droits de vote de Weleda (3).

Également positionnés sur le marché des « médicaments anthroposophiques » et des cosmétiques, les laboratoires Wala détiennent la marque Dr. Hauschka, emploient près d’un millier de personnes et réalisent 130 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Plus de 3 700 médecins diplômés pratiquent la « médecine anthroposophique » dans le monde, bien qu’un grand nombre de professionnels de la santé considèrent cette doctrine comme une pseudoscience. Nombre de ces thérapeutes « alternatifs » ont été formés par l’université de Witten-Herdecke, fondée par des anthroposophes, qui, avec 38 millions d’euros de budget annuel, est la première université privée d’Allemagne.

Anthroposophe affiché, le milliardaire allemand Götz Werner a fondé la chaîne de drogueries DM, leader européen du secteur. Avec 3 500 officines et 59 000 salariés, son groupe réalise plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. En février 2018, l’enseigne a noué un partenariat avec Demeter, la marque de la biodynamie, qui certifie 1 875 kilomètres carrés de terres agricoles à travers le monde.

À Bruxelles, les anthroposophes disposent d’un lobby pour défendre leurs intérêts auprès des institutions européennes : l’Alliance européenne d’initiatives pour l’anthroposophie appliquée – Eliant. Parmi les nombreux partenaires de ce groupe de pression, on compte le Conseil européen pour l’éducation Steiner-Waldorf (ECSWE), la Fédération internationale des associations médicales anthroposophiques (IVAA), une antenne Demeter International, ainsi que la Fondation Rudolf Steiner. Ces cinq structures ont une même domiciliation. […]

[…] Au cours des six mille conférences qu’il a prononcées, Steiner a révélé que Karl Marx serait la réincarnation d’un seigneur du Moyen Âge devenu un serf à cause des exactions d’un brigand — Friedrich Engels (7). […]

[…]  Pour Steiner, Mars serait une planète liquide, la Terre un crâne géant, la Lune un amas de corne vitrifiée, et tricoter donnerait de bonnes dents ; les îles et les continents flotteraient sur la mer, maintenus en place par la force des étoiles ; les planètes auraient une âme ; les minéraux proviendraient des plantes ; les êtres clairvoyants pourraient détecter les athées, car ils seraient forcément malades ; initialement immobile, la Terre aurait été mise en rotation par le « je » humain (9). […]

[…]  Dès ses origines, la Société anthroposophique s’est donné pour mission non pas de massifier le mouvement par un prosélytisme agressif — les anthroposophes revendiquent seulement 44.000 membres à travers le monde —, mais plutôt de créer des pôles où germine une contre-société (19). Qu’ils soient scolaires, médicaux, économiques ou agricoles, ces îlots s’emploient à « régénérer spirituellement » les individus. […]

[…]  Se démarquer de la norme pour asseoir son crédit sans contester les structures, telle est aussi la pente suivie par l’anthroposophie dans le domaine de l’éducation. Inaugurée en 2015, l’école hors contrat Domaine du possible d’Arles a été construite en pleine nature. Elle propose trois séances de jardinage hebdomadaires, une cantine biologique, des cours d’équitation, ne note pas les élèves, ne leur donne pas de devoirs. Parmi les parents d’élèves capables de s’acquitter des frais de scolarité élevés — entre 4 200 et 6 200 euros annuels par enfant —, l’établissement scolaire compte un banquier de New York, un Prix Goncourt et une vedette du cinéma.

Lors de la journée portes ouvertes, le 21 avril 2018, tandis qu’un orchestre joue du Rameau, des cavaliers franchissent des obstacles sous le regard émerveillé de leurs parents. Aux côtés de Praxède et Henri Dahan, les deux figures de la Société anthroposophique qui dirigent l’école, Mme Françoise Nyssen (devenue ministre de la culture en mai 2017) photographie le spectacle. Avec M. Jean-Paul Capitani, des éditions Actes Sud, Mme Nyssen est la fondatrice de l’établissement. […]

[…] L’école est financièrement liée au Fonds de dotation Antoine Capitani, du nom du fils, mort en 2012, de Mme Nyssen et de M. Capitani. […]

[…]

La fierté de Mme Françoise Nyssen

À l’intérieur des salles de classe du Domaine du possible, nous découvrons des ouvrages de pédagogie Steiner, des emplois du temps annonçant des leçons d’eurythmie, le magazine allemand des écoles Steiner, une armoire à pharmacie contenant des « médicaments anthroposophiques », des cahiers de dictées qui évoquent des mythes médiévaux et des dieux, en conformité avec la pédagogie Steiner. « Les profs disent qu’ici ce n’est pas une école Steiner, mais c’est 100 % Steiner, confie une élève de seconde. Je suis en école Steiner depuis que j’ai 8 ans. Mes parents ont déménagé pour m’inscrire ici. Et, franchement, c’est le même délire. On fait exactement les mêmes choses que dans une école Steiner. » Pourquoi, dès lors, l’établissement n’est-il pas homologué Steiner-Waldorf ? « Parce qu’en France il y a beaucoup trop de préjugés à l’égard du spiritualisme et contre Steiner en particulier », a répondu M. Capitani au journal de la section pédagogique du Goetheanum (22). […]

[…] … au Domaine du possible, sa fondatrice, la ministre de la culture, nous a affirmé, lors de la journée portes ouvertes, qu’il s’agit d’une école dont elle est « très fière ». « C’est dans des écoles alternatives comme celle-ci que s’invente l’avenir », assure-t-elle. […]


Jean-Baptiste Malet – Journaliste, auteur de L’Empire de l’or rouge. Enquête mondiale sur la tomate d’industrie, Fayard, Paris, 2017. Le monde Diplomatique – Titre original « L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme – Source (Extrait)


Oui , il s’agit bien de la ministre de la culture Françoise Nyssen et accessoirement de son mari Jean-Paul Capitani. Ben non ça n’à pas gêné le locataire provisoire de l’Élysée, lorsqu’il l’a nommé a ce poste  … d’ailleurs pourquoi poser cette question ????


Note : Compte tenu de la citation d’extraits , des ref. sont manquantes.

  1. Gesamtausgabe, en abrégé « GA » lorsque nous citons Steiner, conformément à la numérotation officielle de ses œuvres complètes. Environ 260 ouvrages ont été traduits en français, la plupart aux Éditions anthroposophiques romandes ou aux Éditions Triades. Sauf indication contraire, les citations de Steiner en sont tirées.
  2. Geoffrey Jones, Profits and Sustainability. A History of Green Entrepreneurship, Oxford University Press, 2017 ; « Comment la banque GLS est anthroposophique» (PDF), entretien avec Thomas Jorberg, directeur de GLS Bank, Info3, 2013 ; « Ist die GLS Bank eine anthroposophische Bank ? », gls.de ; « Que finance Triodos ? », triodos.fr
  3. « Diversity as a source of inspiration» (PDF), rapport annuel de Weleda, 2016.
  4. GA 29, 30, 31 et 32.
  5. Entretien avec l’auteur, 23 mars 2018.
  6. GA 13, « La science de l’occulte » ; et 261, « Nos morts ».
  7. GA 236, « Le karma. Considérations ésotériques ».
  8. GA 13, « La science de l’occulte ».
  9. GA 354, « Création du monde et de l’homme » ; 347, « Les processus physiques et l’alimentation » ; 354, « Création du monde et de l’homme » ; 300a, « Conseils : réunions avec les professeurs de l’école Waldorf de Stuttgart » ; 349, « La vie de l’homme et de la Terre » ; 136, « Les entités spirituelles dans les corps célestes et dans les règnes de la nature » ; 98, « Êtres naturels et spirituels » ; 182, « Comment puis-je trouver le Christ ? » ; et 107, « Le Moi, son origine spirituelle, son évolution, son environnement ».
  10. GA 178, « Derrière le voile des événements ».
  11. Linda Chalker-Scott, « The science behind biodynamic preparations : A literature review», American Society for Horticultural Science, décembre 2013.
  12. GA 121, « Âmes des peuples. La mission des âmes de quelques peuples dans ses rapports avec la mythologie germano-nordique ».
  13. GA 300b, « Conférences avec les enseignants de l’école gratuite Waldorf à Stuttgart ».
  14. Peter Staudenmaier, Between Occultism and Nazism : Anthroposophy and the Politics of Race in the Fascist Era, Brill, Leyde-Boston, 2014.
  15. Peter Staudenmaier, « Anthroposophy and ecofascism», Institute for Social Ecology, janvier 2009.
  16. Edzard Ernst, Katja Schmidt et Miriam Katharina Steuer-Vogt, « Mistletoe for cancer ? A systematic review of randomised clinical trials», International Journal of Cancer, no 107, Heidelberg, 2003.
  17. « La Vérité sur les écoles Steiner-Waldorf».
  18. « Waldorf Watch».
  19. Paul Ariès, Anthroposophie : enquête sur un pouvoir occulte, Golias, Villeurbanne, 2001.
  20. Nouvelles de la Société anthroposophique en France, Paris, septembre-octobre 2015.
  21. Entretien avec l’auteur, 23 mars 2018.

Pädagogische Sektion Rundbrief, Dornach (Suisse), no 58, 2016.