Mots-clés

, , , ,

Noam Chomsky et Edward Hermann décrivent le mécanisme général qui induit la dépendance des rédactions vis-à-vis des pouvoirs publics locaux comme nationaux :

Les médias sont en symbiose avec de puissantes sources d’information pour des raisons économiques et du fait d’intérêts partagés. Ils ont impérativement besoin d’un flux continu et stable d’information brute. Ils sont confrontés à une demande d’information quotidienne et à une grille horaire qu’ils doivent remplir. Pour autant, ils ne peuvent se payer le luxe de maintenir en permanence reporters et caméras partout où un événement important peut se produire. Les limites de leur budget leur imposent donc de concentrer leurs moyens là où les événements significatifs sont les plus fréquents, où abondent fuites et rumeurs, et où se tiennent régulièrement des conférences de presse. [L’Élysée, le ministère de l’Intérieur et celui des Affaires étrangères] [6] sont des épicentres de ce type d’activités. Au niveau local, la mairie et le siège de la police jouent le même rôle. […] Ces bureaucraties produisent en masse un matériel idéal pour alimenter la demande d’un flux régulier et planifié d’information, qui est celle des salles de rédaction. [7]

Dans un ouvrage paru en 2013, Jérôme Berthaut expliquait même à quel point cette dépendance est construite – via des réseaux de sociabilité – comme un pilier des formations de journalistes :

Depuis la deuxième moitié des années 1990, les chefs des informations générales de France 2 ont donné une impulsion décisive au renforcement des contacts avec les autorités de police, de la gendarmerie, de la justice et des secours. Cette préoccupation est tout particulièrement perceptible à l’assiduité des journalistes de la chaîne aux formations délivrées par l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI). Tous types de médias confondus, la rédaction de France 2 est en effet celle qui y inscrit le plus de journalistes : entre 1994 et 2011, sept journalistes du service informations générales ont fait partie des promotions de cet institut […] Or en investissant dans ces formations, la chaîne escompte avant tout la création de liens de familiarité avec de futurs responsables de la sécurité. [8]

Les dérives de la dépendance police/journalistes

Dans de telles conditions [9], créant ce que Berthaut, Darras et Laurens appellent une « co-gestion de l’agenda médiatique », comment attendre de ces journalistes qu’ils prennent le risque de mécontenter les sources qui leur fournissent quotidiennement les articles rapidement écrits (et sans doute vite oubliés) et qui garantissent le remplissage des colonnes qui leur sont assignées ? Le mélange d’intérêts – qui sont aussi des contraintes – professionnels, personnels et économiques à l’œuvre dans cette relation incestueuse fonde ainsi le constat des auteurs, résumé à la formule « à sources indispensables… compromis inévitables » :

Le fait-diversier doit ainsi constamment concilier des exigences de production (« trouver chaque jour de bonnes histoires »), et faire en sorte que les retombées des articles parus ne nuisent pas aux bonnes relations avec ses sources. Tenir ce rôle suppose des compromis, et nécessite d’accepter une forme de co-production de l’information avec les sources officielles. Même anciennes, les relations tissées avec les sources policières et judiciaires paraissent rester toujours fragiles, et peuvent être subitement remises en cause. […] Tributaire de ces relations sur le fil […], le fait-diversier délègue souvent à ses contacts policiers le rôle de lui narrer une opération, mais il peut les intégrer plus avant encore dans le processus de fabrication du journal, en leur demandant, par exemple, de s’adapter aux délais de parution des articles et de fournir des images, comme nos observations l’ont constaté à plusieurs reprises. Les conflits qui peuvent venir troubler cette routine dans ces relations entre (quasi) associés – lorsqu’un article pointe les erreurs d’un service de police – doivent rester ponctuels et circonscrits sous peine de compromettre durablement le processus de fabrication d’une rubrique stratégique.


Patrick Michel, Pauline Perrenot, Acrimed – Titre original : «Violences policières : la préfecture vous informe ! »,  Source libre lecture (Extrait)


[6] Dans la version originale, il s’agit de la Maison Blanche, du Pentagone et du département d’État à Washington.

[7] Noam Chomsky et Edward Herman. La fabrication du consentement, Agone, 2010.

[8] Jérôme Berthaut, La banlieue du « 20 heures », Agone, 2013, pp . 60-61.

[9] D’autres facteurs sont mis en avant par les auteurs de l’article « Pourquoi les faits-divers stigmatisent-ils ? » pour expliquer le jeu complexe des relations police/journalistes. Pour un panorama exhaustif, consulter l’article cité précédemment.