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Il aura suffi d’une citation de deux lignes et demie extraite d’un article, pourtant bien aimable, consacré au milliardaire François Pinault (« M. Le Magazine du-Monde », 23/6) pour que le Tout-Paris s’affole, le week-end dernier. Cette citation, la voici : « Macron ne comprend pas les petites gens. J’ai peur qu’il mène la France vers un système qui oublie les plus modestes. »

L’AFP vient à peine de diffuser ces propos, le vendredi 22, que l’Elysée sort la grosse artillerie. Richard Ferrand, le président du groupe macroniste de l’Assemblée, tweete la première salve : « Nul doute que seuls les milliardaires peuvent comprendre les autres : la commisération procure un supplément d’âme qui ne s’achète pas.

Moins pompeux, des élus macronistes prennent le relais : « Ce n’est quand même pas la 7′ fortune française qui va donner des leçons sur les plus modestes. » Mais c’est le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, qui, samedi, dégaine l’argument qui tue.

Au détour d’une interview sur Europe 1, il lâche : « De la part de quelqu’un qui, pendant longtemps, n’a pas payé d’impôts, je ne suis pas certain qu’il comprenne lui-même les petites gens. »

Allusion aussi vulgaire que transparente : le 3 décembre 1997, « Le Canard » avait révélé que François Pinault, alors 9e fortune de l’Hexagone, avait réussi à échapper à l’ISF en jouant sur son endettement personnel et sur l’« exonération de l’outil de travail ». Il fallut, à l’époque, changer la loi pour qu’enfin Pinault découvre le plaisir de passer à la caisse. En 2002, rebelote : à l’occasion d’une donation-partage, l’administration lui impose un redressement de 450 millions d’euros.

En soulignant ces difficultés fiscales, Griveaux sait qu’il a visé juste, car l’une des filiales du groupe — Gucci — se trouve sous enquête en Italie : selon Médiapart, elle a multiplié les astuces pour fuir les Impôts tricolores. Ce n’est donc pas le moment de se fâcher avec l’Élysée et Bercy.

La bure du pénitent

Le samedi soir, la torpille fiscale de Griveaux produit son effet et, dans une déclaration au « Journal du dimanche », le milliardaire déplore une polémique « excessive et tellement désolante » en évoquant, à propos de Macron et « des petites gens », « une petite phrase largement tronquée ».

En vrai pénitent, il ajoute sans rire : « Chacun sait que j’ai la plus grande admiration pour l’action conduite par le Président depuis son arrivée à la tête de l’État, et il sait mieux que quiconque que le redressement du pays ne peut se faire sans avoir à cœur la situation des plus démunis. »

Difficile d’avaler son chapeau avec plus de conviction, surtout en moins de quarante-huit heures. Le gag ne s’arrête pas là.

La presse écrite et les télés, à l’exception du « Parisien » et d’Europe 1, font preuve d’une éducation admirable en évitant toute allusion à cette polémique. Pis, « Le Monde », qui s’est pourtant vu accusé de publier une « déclaration tronquée », s’est bien gardé de répondre à Pinault, et même d’en informer ses lecteurs.

Normal : le groupe de luxe Kering figure parmi les plus gros annonceurs français. Inutile de s’appesantir sur un sujet qui risque de coûter cher. En pages de pub, s’entend.


Jérôme Canard – « Le Canard Enchainé » – Mercredi 27 juin 2018