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Depuis Dakar, Makhou, un jeune Sénégalais, a emprunté « La route de l’exil » à travers le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le désert africain, pour échouer en Libye. Il raconte son périple inhumain, livré aux mains de passeurs impitoyables.

Makhou porte le regard de ceux qui reviennent de l’enfer. Ses épaules sont lourdes et son genou droit est couvert d’une longue cicatrice. En 2016, ce Sénégalais de 28 ans a fait un long périple qui l’a mené de Dakar à la captivité en Libye en passant par le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Rapatrié par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), il vit aujourd’hui dans le quartier des maristes, à l’est de Dakar, une zone industrielle où les supermarchés côtoient les petites échoppes d’antan.

Si son immeuble est bordé de flamboyants, ces arbres majestueux à fleurs rouges, sa cage d’escalier est plongée dans le noir. Il faut s’éclairer avec un téléphone pour atteindre l’appartement familial dans lequel il loue une pièce. À l’intérieur de sa chambre, un lit, un planisphère et une commode sur laquelle reposent des affaires de toilettes et un carnet qui contient ses chansons.

Interpellé par des passeurs

Né en 1990 à Linguère dans le Ferlo, une région de déserts et de steppes arides dans l’est du Sénégal, Makhou rêve d’être chanteur depuis son adolescence. Pour vivre de sa musique, il part pour la capitale à l’âge de 16 ans. Lors d’un concert en plein air à Dakar, il est interpellé par un producteur nigérian qui lui promet monts et merveilles, à condition de le suivre. “Je l’ai accompagné mais lorsque nous sommes arrivés à Bamako, j’ai senti que j’aurais beaucoup de problèmes avec lui et j’ai préféré descendre de la voiture.”

Dans la capitale malienne, en cherchant un bus qui lui permettrait de revenir au Sénégal, Makhou tombe sur des passeurs qui l’encouragent à partir pour l’Italie. “Ils étaient habillés avec de beaux habits et ils tenaient des téléphones très chers, décrit-il. Quand tu les vois, tu as confiance. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas besoin de mon argent et qu’ils voulaient juste m’aider. Ils m’ont fait croire que c’était facile d’aller en Europe et que j’aurais les moyens de faire de la musique là-bas.”

1000 euros pour partir en Italie

Makhou se décide à les suivre. Il s’acquitte de 700 000 francs CFA (soit un peu plus de 1 000 euros) pour embarquer dans un bus en direction de la Libye où on lui a promis que des bateaux attendaient pour traverser la Méditerranée. “J’ai dû attendre deux semaines à Bamako pour que l’effectif des migrants soit complet, se souvient Makhou. Le bus était prévu pour accueillir soixante personnes. Au final, nous étions quatre-vingt-dix sans eau ni nourriture.” Dans la mêlée, il sympathise avec Laye, sénégalais tout comme lui, que sa famille a incité à partir pour qu’il puisse l’aider financièrement une fois arrivé en Europe.

En l’espace d’un mois, le convoi traverse le Mali, le Burkina Faso puis le Niger. “Nous avons été contrôlés à plusieurs reprises par des policiers qui connaissaient cette route irrégulière, raconte Makhou. Ils faisaient descendre tous les migrants du bus et il fallait donner de l’argent. Ceux qui en avaient pouvaient passer, les autres devaient rester.”

Une traversée du désert fatale

Ils finissent par atteindre Agadez, la grande ville nigérienne aux portes du désert. L’ancien carrefour des caravanes qui relie l’Afrique du Nord à l’Afrique noire à travers le Sahara est devenue la plaque tournante des candidats à l’exil. “Là-bas, les migrants sont tellement démunis qu’ils se volent entre eux et que les filles se prostituent pour se nourrir, décrit Makhou. J’ai vu des filles se vendre pour 500 francs CFA (soit 76 centimes d’euros) afin de pouvoir manger.”

Après avoir attendu durant deux longues semaines, il embarque dans un pick-up pour traverser les déserts du Sahel et du Sahara afin de rejoindre la Libye. “Nous étions vingt-cinq personnes dans la jeep, se remémore Makhou. On se blottissait les uns contre les autres alors que la voiture roulait à fond sur les dunes. Durant la traversée, il y a des migrants qui ont chuté dans le désert et les passeurs continuaient à rouler. Ils ont tellement peur de tomber sur des rebelles touaregs ou des militaires qu’ils ne s’arrêtent jamais.” De ces cinq jours dans le désert, Makhou se rappelle du moment où ils ont croisé deux migrants, avec vingt-trois corps à leurs cotés. “Ils nous ont expliqué que des passeurs les avaient déchargés là en leur promettant d’aller chercher de l’eau, mais ils ne sont jamais revenus. Ils sont tous morts de faim et de soif. J’ai appris ensuite que c’était une pratique courante.”

Lors d’une escale, Makhou voit la mort frapper son ami Laye. “Je lui ai donné tout ce que j’avais mais il était à bout de forces, confie-t-il les yeux embués de larmes. Il est mort dans mes bras. Lorsque l’un des passeurs s’en est rendu compte, il est venu vers moi et m’a dit : ‘Bon allez, jette-le, on repart.’ Je n’ai même pas pu l’enterrer.”

Captivité et torture en Libye

Arrivé dans la ville de Sebha, en Libye, à plus de 600 kilomètres au sud de Tripoli, Makhou et d’autres migrants sont installés dans un appartement. D’autres passeurs libyens viennent alors leur réclamer de l’argent. Faute de pouvoir leur en donner, ils sont emprisonnés dans un immeuble. “Il y avait plein de salles avec une cinquantaine de migrants regroupés dans chacune. Nous étions entassés les uns sur les autres.” Un par un, les migrants sont appelés par ces passeurs libyens, qui leur demandent d’appeler leur famille pour réclamer une rançon. “Si tu refuses, on te torture, raconte Makhou. J’ai vu des bras cassés, des poignets fracturés, des cicatrices sur tout le corps. Parfois, les migrants sont juste torturés pour qu’ils crient au téléphone.” Avant de l’être, Makhou est parvenu à s’échapper. Une nuit, avec d’autres compagnons de cellule, il parvient à tromper la vigilance du gardien. Ils forcent la fenêtre et finissent par s’extraire du bâtiment.

De retour au Niger, Makhou tombe sur l’Organisation internationale pour les migrations qui lui propose de rentrer chez lui en bénéficiant de l’assistance au retour volontaire. En appelant sa famille, il apprend que sa femme a accouché durant son absence. “ça a été un déclic, j’ai préféré retrouver ma famille plutôt que de retourner en Libye où la mort m’attendait” – selon le Haut Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), plus d’un millier de migrants sont morts en Méditerranée depuis le début de l’année.

Il tente désormais de sensibiliser la jeunesse africaine

Revenu depuis un an à Dakar, celui qui se fait appeler “Big Makhou Djolof” essaie de tenir la promesse qu’il a faite à son ami Laye. Il écrit des chansons, tente de sensibiliser la jeunesse africaine aux drames qu’il a vus en Libye et rêve d’exporter un jour sa musique hors du continent. Ce samedi 23 juin, il s’est produit sur la scène du Festa2H, festival des musiques urbaines de Dakar soutenu par l’Institut français du Sénégal.

Devant une foule jeune et bigarrée, Makhou a chanté en wolof son exil, la mort de son ami, l’esclavage et ses envies de suicide avant qu’il n’apprenne la naissance de son enfant. “Des fois, quand je chante, je vois des mamans qui pleurent. Je rêve juste que notre pays et notre continent s’en sortent pour que nous n’ayons plus à emprunter ces chemins de l’enfer qui ont vu tant de gens et de rêves mourir”, conclut-il.


David Doucet – Les Inrocks, Titre original : «  Du Sénégal à la Libye, un candidat à l’exil raconte son « enfer » » – Source (Extrait)