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Quand Julie Mélichar raconte les neuf jours éprouvants qu’elle avait passés sur l’Aquarius entre le 9 et le 17 juin. Après le refus de l’Italie et de Malte de l’accueillir, le navire humanitaire affrété par les ONG SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF) a été contraint d’errer au milieu de nulle part, sans savoir pour combien de temps, chargé de 629 migrants tout juste sauvés d’une mort certaine.

La jeune militante engagée dans l’aide aux personnes migrantes évoquait leur arrivée in extremis au port de Valence, après que l’Espagne a finalement offert son hospitalité : “Les rescapés dansaient et chantaient sur le pont. Beaucoup me regardaient, les larmes aux yeux, l’air de dire : ‘Ça y est, on l’a fait, l’odyssée est finie, tout le monde est vivant.” Les témoignages des membres de l’équipage se sont ensuite accumulés, et on a vite compris que le mot était bien choisi. La comparaison avec l’épopée du roi d’Ithaque n’est pas exagérée. La réalité dépasse même la mythologie.

“La clé, c’est le contrôle des masses”

Tout commence le samedi 9 juin en fin de journée, à 50 miles marins des côtes libyennes. L’Aquarius vogue à la recherche de deux embarcations en détresse repérées lors d’une mission aérienne. Tanguy, un officier de marine marchande breton de 37 ans qui enchaîne les missions de sauvetage depuis août 2016, décrit avec une admiration évidente cette nef orange “magnifique, de 77 mètres de long, avec cinq ponts, des lignes superbes, et une belle âme”. Il est environ 20 heures quand celle-ci repère les deux pneumatiques à la dérive. A leur bord, environ 150 migrants entassés sur des boudins précaires en caoutchouc.

L’équipe de recherche et de sauvetage (Search and Rescue, ou SAR) entre en action dans la lumière crépusculaire. Comme le veut la procédure, le cargo reste à distance des “targets” – les cibles à secourir, selon la terminologie maritime –, tandis que trois Zodiac partent à leur rencontre. “La clé de voûte d’une mission de sauvetage, c’est le contrôle des masses, explique Tanguy. Quand on fait bord à bord, ça crée souvent des mouvements de panique, les gens sont tendus, ils ont peur qu’on soit des gardes-côtes et qu’on les renvoie en Libye. C’est pour ça qu’on utilise nos canots rapides.”

“Au moment où nous sommes arrivés, le bateau s’est littéralement rompu en deux, ce qui a projeté une cinquantaine de personnes à l’eau, alors qu’il faisait nuit”

Le premier “rubber”, comme disent les marins-sauveteurs dans leur jargon, est stabilisé presque sans encombres. Des gilets de sauvetage sont distribués, et une vingtaine de migrants sont ramenés illico à bord de l’Aquarius, histoire de soulager le bateau de fortune. Les choses se gâtent quand les marins-sauveteurs découvrent l’état du second, situé deux miles plus loin. “C’était un vrai bordel”, résume Dragos, un Roumain de 39 ans dont c’est la troisième mission.

Comme souvent, l’embarcation lâchée en pleine mer depuis vingt-quatre heures est à moitié remplie d’un mélange ultracorrosif d’eau salée et d’essence, qui brûle la peau des migrants : “Beaucoup étaient dans un état second. Certains, blessés aux jambes, ne pouvaient pas bouger”, note le marin-sauveteur. Les images sont incrustées dans la mémoire de Julie qui raconte d’une voix blanche : “Au moment où nous sommes arrivés, le bateau s’est littéralement rompu en deux, ce qui a projeté une cinquantaine de personnes à l’eau, alors qu’il faisait nuit. On a lancé des gilets de sauvetage et des éléments de flottaison pour qu’ils ne coulent pas. Une personne a été sortie de l’eau à bout de bras, elle était en train de se noyer. Elle a été ranimée par l’équipe médicale à bord d’un des Zodiac.” C’était un jeune Nigérian, Samuel, qui avait été emprisonné et mis en esclavage en Libye.

Des visages tiraillés par la peur

Le sauvetage dure jusqu’au petit matin du dimanche 10 juin. A l’aube, Dragos tend la main au dernier naufragé, un migrant originaire de Sierra Leone resté sagement dans l’embarcation qui menaçait de sombrer : “Je me souviens avoir embrassé cet homme sur le front. Il avait été patient, essayait d’écouter ce qu’on disait, de calmer les autres. Il comprenait tout”, relate d’une voix étranglée le sauveteur roumain, qui a fait ses premiers pas sur l’Aquarius comme journaliste et y est resté pour devenir le trentième membre de l’équipage. Une fois tout le monde à bord, des kits de survie sont distribués. Waldemar, un sauveteur allemand de 55 ans né au Kazakhstan, et qui vit en Italie, se souvient des visages tiraillés par la peur : “Ils ont mis longtemps à comprendre qu’ils étaient saufs, que personne ici ne les battrait ni ne les tuerait.”

Après une douche sommaire qui vient difficilement à bout du fuel qui leur ronge l’épiderme, les rescapés tombent littéralement de sommeil et s’endorment où ils peuvent. Les femmes et les enfants sont conduits dans le shelter, l’abri qui leur est réservé. “Par la suite, en croisant les témoignages, l’équipe médicale de MSF est arrivée à la conclusion que deux personnes n’avaient pas pu être sauvées cette nuit-là”, rapporte Julie.

Quelques heures plus tard, le commandant reçoit l’ordre d’accueillir quatre groupes de migrants supplémentaires, récupérés par les gardes-côtes italiens et par un bateau commercial. Désormais, 629 passagers s’amassent sur les cinq ponts de l’Aquarius, dont la capacité est limitée à 550. Dans la journée, alors que le navire espérait rejoindre l’Italie, le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, issu de la Ligue du Nord (extrême droite), refuse de lui ouvrir ses portes – élections municipales obligent. Le soir, Malte se défausse à son tour de cette responsabilité. La France reste silencieuse.

Des marques de violence

L’angoisse monte alors que le navire stagne entre Malte et la Sicile : “Je préfère sauter à l’eau que d’être renvoyé en Libye !”, crie un passager aux membres de l’équipage dépassés. De nombreux rescapés portent les stigmates de tortures subies en prison. Les violences sexuelles, sur les femmes comme sur les hommes, y sont monnaie courante. “Un matin, j’étais de garde sur le pont à 6 heures, assise avec un homme qui m’a parlé de la Libye pendant une heure sans que je le relance. Il avait besoin de partager son histoire, qu’elle sorte des prisons libyennes”, se souvient Julie.

Pendant quarante-huit heures, l’Aquarius est dans l’impasse. La vie à 629 s’organise difficilement : la distribution des rations alimentaires prend trois heures matin et soir, les conditions d’hygiène sont déplorables, et des personnes doivent rester à l’avant du bateau, sur le pont métallique brûlant, en plein soleil. Chez Julie, l’indignation est toujours palpable : “Ces 629 personnes que je regardais dans les yeux ont été forcées de vivre un calvaire supplémentaire à cause d’une décision politique, placée au-dessus de vies humaines !”

“On ne peut pas stopper l’immigration juste parce que des gouvernements populistes sont arrivés au pouvoir. Ces gens ont le droit d’être en sécurité, comme n’importe quel être humain sur la planète”

Ce n’est que le 11 juin dans l’après-midi qu’ils apprennent que Valence, en Espagne, leur offre un refuge. Après des négociations houleuses, il est conclu que deux navires italiens accompagneront le bateau humanitaire, avec une partie des naufragés à leur bord, pour l’alléger. Cette séquence, marquée par une longue traversée dans des conditions météorologiques catastrophiques, laisse Dragos amer : “Les gens bougent, il faut l’accepter, ils ont toujours bougé. On ne peut pas stopper l’immigration juste parce que des gouvernements populistes sont arrivés au pouvoir. Ces gens ont le droit d’être en sécurité, comme n’importe quel être humain sur la planète.”

Dans l’ensemble, le contexte inquiète ces militants, qui pour la plupart enchaînent les roulements à un rythme de neuf semaines d’embarquement pour six semaines de récupération. Que faire quand le poison de la xénophobie fait suffoquer l’Europe, et que des milliers de migrants se noient en Méditerranée ? Après tant de peines et de deuils, malgré les injustices et le désespoir, les volontaires de l’Aquarius ne baissent pas les bras.


Mathieu Dejean – Les Inrocks – Titre original : « Sauve Qui peut » – Source