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Le CNRS a vanté un médicament bidon à coups de fausses annonces !

 

L’établissement public de recherche a gardé un voile pudique sur cette fâcheuse histoire. Le 17 avril, il a pondu un communiqué vantant l’efficacité d’un nouveau médicament contre le lupus, une maladie rare. Problème : le médoc n’est pas, à ce stade, plus efficace qu’un placebo… Mais le CNRS a tout intérêt à louer cette potion miracle : détenteur du brevet, il touchera des royalties mahousses si la pilule est commercialisée !

Ce médicament au nom de bébête préhistorique – le Lupuzor – mousse dans les alambics depuis près de vingt ans. En 2001, une équipe du CNRS découvre qu’un peptide (un fragment de protéine) pourrait soigner le lupus, pathologie frappant le système immunitaire. L’établisse­ment public dépose un premier brevet puis, en 2012, signe un contrat de licence avec ImmuPharma, labo pharmaceutique basé à Londres. En cas de succès, il est censé toucher des sommes d’un montant tenu secret.

Faux espoirs

Précision : les quatre directeurs scientifiques créateurs du brevet siègent – ils en ont le droit – au conseil scientifique d’ImmuPharma. Ces conflits d’intérêts tous azimuts n’ont pas empêché le CNRS de communiquer sur le Lupuzor avec une impartialité forçant le respect.

Dès 2015, l’établissement public fait monter la mayonnaise : « Le Lupuzor pourrait devenir le premier traitement (…) contre le lupus, une maladie (…) handicapante et à ce jour incurable. » L’enjeu est de taille : cette pathologie affecte environ 30 000 patients en France et 5 millions dans le monde.

Après des premiers essais cliniques, ImmuPharma mène une étude clé sur de vrais patients. Les résultats tombent le 17 avril. Dans un communiqué, le CNRS triomphe : « Efficacité clinique démontrée pour le Lupuzor. » Aussitôt, l’info est reprise par la presse médicale : le traitement « a démontré son efficacité », claironnent en choeur « Le Quotidien du médecin » et « Sciences et Avenir » (18/4). « Ça a créé une attente incroyable sur les réseaux sociaux, explique Bernadette Van Leeuw, présidente d’une association de patients belges. Les malades croyaient tous qu’ils allaient guérir. Or c’est faux ! Cette fameuse étude a, au contraire, montré l’inefficacité du Lupuzor ! »

L’essai clinique, en effet, n’a été mené que sur 202 personnes : 52 % ont réagi positivement au Lupuzor, mais 44 % ont réagi de la même façon au placebo ! Un résultat qui, ajoute l’étude, n’est pas « significatif au plan statistique » ! Bref, c’est un échec.

Le 19 avril, la professeure Nathalie Costedoat-Chalumeau, spécialiste de médecine interne à l’hôpital Cochin, écrit au CNRS avec 20 confrères – soit quasiment tout ce que la France et la Belgique comptent de spécialistes du lupus.

Ça ou rien…

Ces pontes demandent « une clarification urgente » « L’essai est négatif (…). Nous aimerions donc connaître très rapidement les justifications de la teneur de votre communiqué, dont le titre (…) fait penser, à tort d’un point de vue scientifique, à l’efficacité de cette molécule. » Arrière toute ! Le CNRS retire discrètement son communiqué. Sur son site Internet, pas un mot d’explication. « Nous avons fait une erreur d’appréciation (…) des résultats », toussote la direction, interrogée par « Le Canard ». « C’est ahurissant, on n’a jamais vu un truc pareil », s’étonne l’un des mandarins montés au créneau. Le Lupuzor attendra donc un peu avant de rejoindre les étals des pharmacies…

Les investisseurs, eux, ne s’y sont pas trompés : après la publication de l’étude, le titre d’ImmuPharma a sévèrement dégringolé en Bourse. Enfin une réaction scientifique !

Dessin Diego Aranega


Isabelle Barré – Le Canard Enchainé – Mercredi 20 juin 2018