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Le gouvernement voulait préparer les Français aux réductions de dépenses grâce à des sondages. Raté. Edouard Philippe et Agnès Buzyn rament pour cacher les coups de ciseaux…

Mardi 5 juin [2018], le Premier ministre reçoit, pour un dîner de travail à l’hôtel Matignon. Au menu, le projet de loi Avenir pro­fessionnel. Autour de la table : la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, le président des députés MoDem, Marc Fesneau, sa conseillère parlementaire, Fanny Le Luel, et les députés d’ « En marche ! » les plus influents de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée. Edouard Philippe a sa tête des mauvais jours. S’installant à table, il lâche : « Je ne sais pas, vous, mais, moi, j’ai passé une mauvaise journée. »

Qui, hormis des élus Marcheurs, a donc pu assombrir le moral du Premier ministre ? En toute modestie, « Le Canard » n’y est pas pour rien. Quelques heures plus tôt, le Palmipède avait eu l’audace de rendre public le fait que, dans le cadre du projet Cap 22, Bercy a fixé à 7 milliards le montant des économies à réaliser en deux ans sur les minima sociaux, et ce à partir du ler janvier 2021. Au passage, « Le Canard » a raconté que la ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn, s’était opposée par écrit à une telle amputation…

Dessin Diego Aranega – Le Canard enchainé

Aneries ministérielles

Le lendemain, sur LCI, le Premier ministre s’essaie à l’humour. Enervé, peut-être ? En réponse à une question sur cette coupe de 7 milliards sur deux ans, il qualifie d’« ânerie » l’article du « Canard » : « Vous avez cité vous-même l’hebdomadaire satirique auquel on est tous probablement attachés. Ça prouve qu’un volatile peut dire des âneries. » Merci pour l’attachement, mais, question « âneries », le Volatile persiste.

Le Premier ministre sait parfaitement que, dans le cadre du projet Cap 22, ce chiffre de 7 milliards d’économies sur les minima sociaux a bien été arrêté, s’attirant l’opposition écrite d’Agnès Buzyn. Mais il est vrai qu’il ne devait surtout pas être rendu public, toute la stratégie de Matignon et de l’Elysée – décidée depuis des semaines – consistant à cacher, pour le moment, les chiffres d’économies budgétaires prévues pour le projet en question.

Avec, sous le couvert de l’anonymat, cette justification avancée par un conseiller gouvernemental : « Pour éviter que les oppositions se coagulent contre ces économies budgétaires, il était prévu qu’aucune donnée chiffrée ne devait sortir avant que l’opinion soit préparée par des sondages opportuns et par une communication gouvernementale justifiant par avance ces mesures. Au nom de l’efficacité et de la nécessaire réforme. »

C’est d’ailleurs ce programme qu’avaient appliqué le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, et le ministre du Budget, Gérald Darmanin, en remettant en question, il y a deux semaines, l’efficacité des aides et en souhaitant, dès 2019, la « fusion » desdites petites aides. Un vœu que le Premier ministre a repris à son compte… comme Agnès Buzyn lors de l’opération de déminage tentée au micro de RTL le jour de la parution du « Canard ».

Le buzz de Buzyn

Après avoir assuré le plus sérieusement du monde que «personne ne [lui avait] demandé de trouver 7 milliards d’euros », la ministre des Solidarités et de la Santé a d’abord reconnu qu’il y avait « trop d’aides sociales », avant d’avouer : « Nous recherchons ce qui fonctionne, nous arrêtons de financer ce qui ne fonctionne pas. » En bon français, « arrêter de financer » veut bel et bien dire « faire des économies ».

Reste une question, à laquelle ni le Premier ministre, ni Agnès Buzyn, ni les autres ministres n’ont répondu : comment le gouvernement va-t-il économiser 30 milliards de dépenses publiques d’ici à 2022, ainsi qu’il s’est engagé à le faire vis-à-vis de Bruxelles, de la BCE et du FMI, sans s’attaquer aux minima sociaux ? Ces derniers ne s’élèvent, il est vrai, qu’à 50 milliards d’euros par an… C’est une question à 7 milliards.


Jérôme Canard – Le canard Enchainé, Mercredi 13juin 2018  – Titre original : « Le front uni des ministres pour planquer 7 milliards de coupes « sociales ». »