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Ne vous méprenez pas ce n’est absolument pas le geste de cet homme escaladant et sauvant à coup sûr, un enfant en bas âges qui est en cause … MC

Macron aime les héros du quotidien. Il l’a dit et redit à Mamoudou Gassama, qui, incontestablement, en est un. Ce jeune Malien sans papiers qui, en quelques secondes et d’un seul et bel élan, a escaladé par la façade quatre étages d’un immeuble pour sauver un enfant qui allait tomber a été reçu à l’Elysée. Il va être régularisé, naturalisé et engagé chez les sapeurs-pompiers. « Vous êtes un exemple, lui a expliqué le maître des lieux. Des millions de gens vous ont vu, beaucoup de jeunes vous ont regardé, et, donc, il faut être un exemple », a-t-il ajouté, avant de conclure : «Vous avez maintenant une responsabilité. »

Certes, Mamoudou Gassama a les épaules larges et musclées, mais cette « responsabilité » est très lourde à porter. Macron pourrait peut-être en partager un peu la charge. Lui aussi, « des millions de gens » l’ont vu et entendu expliquer comment, en un rien de temps, il allait sauver l’Europe. Pas moins de quatre grands discours en à peine huit mois, tout en jouant le premier de cordée européen roulant les muscles face à Trump sur le dossier iranien. Sauf que ni les belles envolées à Athènes, à la Sorbonne, à Strasbourg, à Aix-la-Chapelle ni les effets de manches de pelle dorée à Washington n’ont changé quoi élue ce soit. L’Europe est mal en point, complètement désarmée face à Trump, et loin d’être sauvée.

La situation est même de plus en plus critique du côté des pays sur lesquels Jupiter le sauveur comptait s’appuyer. Avec le Brexit et Theresa May qui vient de faire accepter en douce à son gouvernement un délai jusqu’à 2023, le Royaume-Uni n’en finit pas de se désunir. L’Allemagne de Merkel, vu ses récents déboires électoraux, après son généreux accueil des migrants, tant loué par Macron en d’autres temps, n’a guère envie non plus de les accentuer en donnant à son opposition trop de gages européens. L’Espagne, entre la Catalogne et les problèmes de corruption, a, elle aussi, d’autres préoccupations. L’Europe de l’Est est également loin d’être un soutien, et l’Italie, bien évidemment, vient encore rendre plus périlleuse l’opération de sauvetage dont Macron persiste à se targuer.

Elle s’annonce ardue et mal engagée. Surtout si, en Italie, l’imbroglio continue de s’envenimer. Si, dans ce pays, le plus exposé aux flux migratoires et encore considéré voilà quelques mois comme l’une des plus européennes économies de l’Union, le retour aux urnes aboutit à un renforcement de la Ligue. Si, malgré ou à cause du gouvernement technique de transition, les élections donnent une nouvelle victoire aux partis populistes, accentuant un peu plus la flam­bée europhobe. A l’heure de la montée de la peur de l’immigration dans la zone euro et du rejet sur l’Union de toutes les calamités, on mesure la difficulté.

C’est dire que, si Jupiter n’a pas forcément tort d’expliquer la vie à Mamoudou Gassama et de lui prodiguer des conseils sur les « responsabilités » qu’implique un acte d’héroïsme, il devrait être le premier à s’en inspirer. Le jeune migrant a accompli son « acte exceptionnel ». Macron, lui, est encore loin d’en avoir fait autant de son grand dessein européen. Il lui reste à accomplir en solitaire l’ascension de l’Union européenne par la face nord. A la « verticale » ou comme il veut, mais avant les élections de l’an prochain. Lui qui théorisait déjà, à son arrivée au pouvoir, l’« héroïsme politique » comme « une vraie ambition pour atteindre y compris ce qui est impossible » va juste devoir passer de la théorie à la pratique.


Erik Emptaz – Le Canard Enchainé – Mercredi 30 mai 2018


Dessin de Lefred Thouron – Paru dans Le Canard Enchainé 30 Mai 2018