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« Pour un vrai renforcement de la philosophie au lycée »

Monsieur le Ministre,

En maintenant la philosophie parmi les épreuves finales du baccalauréat, en lui octroyant quatre heures dans le tronc commun en classe terminale et en l’intégrant à un enseignement de spécialité pluridisciplinaire intitulé « Humanités, littérature, philosophie », vous estimez traiter cette discipline avec égard au point d’affirmer qu’elle est, de toutes celles qui sont enseignées au lycée, « la plus renforcée » par la réforme que vous avez engagée.

Sans mettre en doute la sincérité de votre opinion à ce sujet, nous avons le devoir de lui préférer la vérité: l’enseignement philosophique tel que dispensé dans la « classe de philosophie », fruit d’une longue et prestigieuse histoire qui en fait une exception française dans le monde, ne peut que pâtir gravement de mesures si peu attentives à la nature des choses. […]

La philosophie, de ce point de vue, doit être traitée comme n’importe quelle autre discipline, et ce n’est pas réclamer un quelconque privilège ni un traitement de faveur que d’exiger qu’on tienne compte de sa spécificité.

Or la principale caractéristique de la philosophie, […] est que rien de ce qui est humain ne lui étant étranger. Toute la philosophie, dont il ne faut pas chercher une définition ailleurs que chez les philosophes, ne cesse d’affirmer, au travers de ses textes fondateurs aussi bien qu’au sein des plus récents, l’universalité de son objet, dont elle tire son identité et sa méthode.

De cette spécificité, il résulte plusieurs conséquences pour son enseignement que votre réforme contredit en tout point:

1/ On enseigne au lycée les éléments de la philosophie, à l’usage de l’honnête homme, mais avec la rigueur d’Euclide. Un enseignement de spécialité dans le cadre de cet enseignement par nature élémentaire est un non-sens que sa mise en œuvre suffit à rendre manifeste: comment peut-on imaginer que des élèves suivent en Première, au titre d’un enseignement de spécialité, ce qu’ils sont censés découvrir avec d’autres en Terminale au titre des enseignements communs?

2/ Ces éléments ne forment pas un programme de matières dont on pourrait extraire des morceaux et répartir arbitrairement l’enseignement sur plusieurs niveaux de la scolarité, en l’occurrence entre la classe de première et celle de terminale. Leur consistance repose sur l’ordre des raisons qui les enchainent, ordre élaboré par un professeur philosophiquement responsable dont l’enseignement, par la cohérence et l’unité de son cours, fait d’un programme qui n’est d’emblée qu’une liste hétéroclite de mots un ensemble de notions.

3/ La condition essentielle pour mettre ses pensée en ordre est le loisir, d’où l’école tire son nom. Un enseignement crédible, pour une discipline aussi difficile que n’importe quelle autre mais que sa nature ne permet pas d’enseigner par morceaux, exige un horaire consistant. […]

La série B (avant la création de la série ES) jouissait quant à elle de cinq heures de philosophie, et les séries scientifiques, inexplicablement exclues des Humanités, devaient se contenter de trois heures. C’est d’ailleurs dans ce cadre, et afin de corriger cet absurde déséquilibre, que les professeurs de philosophie ont longtemps réclamé un horaire de quatre heures au minimum pour tous.

Monsieur le Ministre, […] votre réforme, […] se borne à augmenter d’une heure son enseignement là où il était de trois heures dans les séries scientifiques mais [a raboter de] quatre heures là où il était de huit, [soit une] perte considérable [de connaissances et constructions intellectuelles] […].

Ajoutons que cette spécialité, […] constitue également un leurre. Vous savez fort bien en effet, nous le savons tous, que les élèves qui sont actuellement en série littéraire ne sont plus, pour l’immense majorité, des littéraires, et que c’est plus souvent leur goût ou leur aptitude pour les langues vivantes qui les conduit à choisir cette voie, dans les cas où cette orientation est choisie et non subie. […]


Collectif, Le Figaro – Titre original : « Philosophie : la lettre ouverte de 120 professeurs à Jean-Michel Blanquer » – Source (Extrait)