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C’est connu : la culture, c’est beau, c’est grand, c’est l’outil idéal du vivre-ensemble. D’ailleurs, elle est sacralisée — la preuve, on a inventé l’« exception culturelle ».

Qui oserait attaquer les démarches qui tendent si vertueusement à en favoriser l’accessibilité, la visibilité, l’appropriation, qui, autrement dit, contribuent à l’épanouissement citoyen ? Enfin un idéal qui nous réunit tous, démocrates de bonne volonté, par-delà nos divergences. Sauf que, à y regarder d’un peu plus près, on est saisi d’un doute. Et regrettablement conduit à se demander si l’actuelle valorisation de la culture ne relève pas davantage du tour de passe-passe que d’un fier objectif d’émancipation.

Car la langue de la « culture », telle qu’elle est brandie par ceux qui la financent et bien souvent par ceux qui sont chargés d’en mettre en pratique les objectifs, est bien moins morale et philanthropique qu’il n’y paraît. Elle est même un modèle d’embrouille rhétorique, ce qu’éclaire, au fil d’un bref essai tout à fait tonique, le sociologue et homme de théâtre Michel Simonot (1) , de telle sorte que les questions politiques s’effacent au profit d’une célébration clandestine des objectifs du libéralisme, suavement maquillés en éthique.

Quand, par exemple, les autorités de tutelle font de la « démocratisation culturelle » un critère prioritaire pour l’attribution de subventions au « spectacle vivant », l’intention paraît noble, impeccablement démocratique et bienveillante. Mais elle implique de trouver une « offre » correspondant à une « demande » supposée du public « défavorisé » ou « empêché ».

La proposition artistique doit ainsi se justifier par sa rentabilité sociale, ce qui a un triple avantage : l’art se dissout dans l’animation ; le système économique et politique qui crée l’inégalité n’est pas mis en cause ; si la démocratisation ne s’accomplit toujours pas, c’est la faute de l’artiste.

Splendide hypocrisie à triple détente que peu dénoncent, par peur de ne plus toucher de subventions des « comités d’experts », souvent directeurs d’établissement ou artistes qui jouent sans états d’âme un jeu dont ils sont parties prenantes.


Evelyne Pieiller   – Le Monde Diplomatique – Source (Extrait)


  1. Michel Simonot, avec Luce Faber, La Langue retournée de la culture, Excès, Paris, 2017, 106 pages, 10 euros.