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 L’annonce d’un quatrième plan de suppressions de postes en cinq ans a conduit les salariés du groupe L’Équipe (L’Équipe, France football, Vélo magazine) à manifester.

[Certes cet épisode c’est passé le 11 janvier dernier, mais il est symptomatique de la mentalité régnante dans les salles de rédaction de bien des organes de la presse écrite. – MC]

[Ainsi donc à cette date] la direction annonçait en effet un projet de réorganisation visant à supprimer 25 emplois au sein du pôle réalisation. Lequel regroupe maquettistes, correcteurs, iconographes (service photo) et documentalistes. « Il n’est prévu de garder que sept postes de correcteurs, hiérarchie comprise, pour l’ensemble des titres, dont la réalisation s’étale sur l’ensemble de la semaine, le plus souvent du matin jusqu’à tard le soir. On aura compris que l’idée est à court terme de liquider ce service, comme il est déjà prévu de le faire pour la documentation, dont les deux derniers rescapés se voient invités à quitter l’entreprise sans ménagement  », soulignait le SNJ-CGT dans un communiqué publié le 19 janvier.

Moins connues du grand public que les reporters ou présentateurs de journaux télévisés, ces fonctions sont tout aussi essentielles. Sans documentalistes pour préparer un sujet en amont, sans correcteurs pour vérifier avec minutie le bien fondé et l’exactitude d’une information, la rigueur et la qualité ne sont pas ou plus au rendez-vous.

Et ce n’est pas la fusion des rédactions papier et Internet – deuxième volet de ce mal nommé plan de sauvegarde de l’emploi –, qui contribuera à améliorer le soin apporté à la finition des articles. Mais cela ne semble pas le plus important, pour le directeur général de l’entreprise : « Le groupe L’Équipe a perdu une dizaine de millions d’euros sur 2017, trois fois moins qu’il y a deux ans. L’objectif est qu’il devienne rentable », justifiait ainsi Cyril Linette dans une interview accordée au Journal du dimanche, le 27 janvier 2018.

Peu en importe le prix ? C’est précisément contre cette course à l’audience et à la rentabilité qu’une majorité de salariés a débrayé. « Ce mouvement a une nouvelle fois été très suivi : 95 % de grévistes à la rubrique football, 50 % à l’ommnisports, 20 % au web  », précisait Francis Magois, délégué du syndicat national des journalistes (SNJ), dans un communiqué diffusé samedi 26 janvier, au lendemain du troisième jour de grève à laquelle appelait l’intersyndicale SNJ et SNJ-CGT.

Journalistes et non journalistes savent en tout cas à quoi s’en tenir : « On ne reviendra ni sur cette stratégie ni sur le nombre de départs. […] Le plan sera d’abord basé sur le volontariat, mais je ne peux exclure des départs forcés car je sais précisément l’organisation cible que je veux atteindre. Pour assurer notre pérennité, on doit se moderniser. Je veux avancer », a prévenu Cyril Linette [1].

Cap sur la modernité, c’était déjà le leitmotiv actionnarial il y a un peu plus de deux ans, au moment du passage du quotidien L’Équipe au format tabloïd. Conséquence de l’économie substantielle de papier, le calibrage des articles a été fortement réduit. « Les sujets sont traités de manière low-cost. Hormis pour les rubriques principales comme le foot ou le rugby, les “petits” sports pâtissent du nouveau format. Autrefois régulier, sur tout l’année, le traitement des disciplines olympiques se limite désormais à une couverture des seuls grands événements, type JO ou championnats du monde », déplore Francis Magois, délégué syndical SNJ, dans un entretien accordé à Acrimed.

Une scène résume la nature de l’évolution profonde en cours. À l’automne 2008, l’homme d’affaires Michel Moulin lance Le 10 Sport. Vendu 50 centimes d’euro, ce tabloïd quotidien ambitionne de mettre un terme au monopole de L’Équipe. En réaction, le groupe Amaury, propriétaire du groupe L’Équipe, a créé Aujourd’hui sport, un hybride bas de gamme entre Aujourd’hui en France et… Le 10 Sport – cette manœuvre visant à évincer un concurrent vaudra au groupe Amaury d’être condamné à une amende de plusieurs millions d’euros, comme nous le relevions à l’époque. Directrice de la publication, Aurore Amaury motivait alors les journalistes en leur vantant « le modèle économique de demain ».

Dix ans plus tard, sa prédiction est en passe de se concrétiser, à L’Équipe. Fierté historique des journalistes maison, les moyens alloués aux reportages sont en diminution. Au point que certains matchs de coupe d’Europe de football, jugés mineurs, font désormais l’objet de compte rendus… devant la télévision. Inimaginable il y a encore quelques années. Dix ans plus tôt, voilà ce que nous écrivions dans La face cachée de L’Équipe [2] : « Le quotidien voulu et créé par Jacques Goddet puise sa force au plus près du terrain, là où se fait l’actualité. À rebours de la tendance générale dans la presse à la réduction des postes de reporters. Non, L’Équipe ne sacrifie pas à la dictature du desk – travail de bureau – et au copier-coller des dépêches d’agence  ».

Cette description correspondra-t-elle encore à la réalité de L’Équipe dans dix ans ?


David Garcia –Acrimed – Source lecture libre 


 

  1. Ibid.
  2. Editions Danger public, 2008