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Si Muriel Pénicaud, ex-directrice générale de Business France, s’imaginait passer entre les mailles du filet judiciaire, c’est raté. Comme elle l’a confirmé au « Canard », la ministre du Travail est convoquée par les juges le 22 mai pour être placée sous le statut de témoin assisté. Elle devra – entre autres – s’expliquer sur les dérives budgétaires de la fameuse soirée du 6 janvier 2016 organisée par Business France à Las Vegas en l’honneur du ministre de l’Économie, Emmanuel Macron.

Les enquêteurs, qui la soupçonnent d’avoir violé les règles de mise en concurrence des marchés publics, ont une autre mauvaise nouvelle pour elle. Ils ont achevé d’éplucher le contenu des boîtes mail et leur historique, saisis le 20 juin 2017 lors de perquisitions au siège de Business France, mais aussi de Havas, qui a bénéficié, sans appel d’offres, du contrat d’organisation de la soirée de Las Vegas. Et certains de ces éléments pourraient s’avérer embarrassants pour la ministre…

Parmi les centaines de courriels exhumés par les policiers figurent de nombreux échanges entre Muriel Pénicaud et Stéphane Fouks, vice-président du groupe Havas. A l’époque (en avril 2015), la boîte de com’ est candidate à l’attribution d’un marché (Créative France) destiné à vanter l’attractivité de l’Hexagone et de sa technologie à l’étranger, via l’achat de spots de pub entre le 15 juin 2015 et la fin de 2017.

Autrement dit, l’organisatrice de l’appel d’offres (Pénicaud) et l’un des postulants (Fouks) ne cessent de communiquer. Avec profit pour ce dernier : Publicis et McCann, les deux autres agences concurrentes, sont promptement écartés. Et Havas remporte un joli marché de 13,2 millions. Stéphane Fouks affirme au « Canard » n’avoir « aucun souvenir de ces échanges ».

Les pieds dans (‘Havas

Un autre mail, envoyé juste avant l’attribution du contrat, intéresse aussi les magistrats. Le 4 juin 2015, Muriel Pénicaud écrit à son assistante : « J’ai un rendez-vous secret avec Fouks, cela ne doit pas figurer à mon agenda et cela ne doit pas se savoir. » De quoi ont-ils bien pu parler ? La ministre du Travail refuse de « commenter la procédure ». Lors de cette réunion, elle était accompagnée de son adjointe, Julie Cannesan, et de sa directrice de la communication, Fabienne Bothy-Chesneau, toutes deux entendues par les juges dans l’affaire Las Vegas.

Depuis le début, Muriel Pénicaud prétend n’avoir été informée qu’a posteriori des surcoûts de la soirée. Etant donné l’étroitesse de ses relations avec Havas, sa ligne de défense va être difficile à tenir…

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Double contrat

En novembre 2015, à la demande expresse du cabinet d’Emmanuel Macron, Business France monte la fameuse soirée de la French Tech à Las Vegas, prévue le 6 janvier 2016. Cet établissement public rattaché à Bercy confie l’organisation à Havas. Le montant de la prestation (381.759 euros) fait tiquer le comptable. Le Code des marchés publics stipule en effet qu’au-delà de 207.000 euros la mise en concurrence est obligatoire. Or il n’y a eu ni appel d’offres ni bon de commande…

Pour sa défense, Business France, dirigée par Muriel Pénicaud [à l’époque], plaide l’urgence. Quand émerge l’idée de transformer la petite sauterie en quasi-meeting de Macron, la société se tourne instinctivement vers Havas : la filiale de Vivendi vient de remporter le marché de la campagne Créative France (lire ci-dessus).

Par ailleurs, Stéphane Fouks, vice-président de Havas, connaît bien Ismaël Emelien, le conseiller spécial d’Emmanuel Macron : ce transfuge de la Strauss-Kahnie a passé quelques années à Euro RSCG, devenu Havas. Ça crée des liens.

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Les mécomptes de Las Vegas

L’inspecteur des finances chargé d’auditer les comptes de la soirée à Las Vegas n’a pas mâché ses mots, le 27 mars, devant les juges : « C’était un événement particulièrement coûteux » pour Business France (BF). « A l’occasion de mon second rapport, poursuit Laurent Vachey, j’ai échantillonné 14 marchés passés par BF, et je n’ai pas trouvé de dysfonctionnement similaire à celui concernant la French Tech Night. »

Et sur les commanditaires de l’opération ?« Je n’ai pu identifier les personnes qui ont formellement passé commande à BF (…) Je précise que  je ne trouve pas ça normal, ce genre de choses devrait être formalisé d’une façon ou d’une autre. »

Si l’inspecteur juge «possible » que Muriel Pénicaud, ex-directrice générale de BF, n’ait pas été informée des surcoûts de Las Vegas, il se montre plus sévère à l’égard de Havas, bénéficiaire du marché : « Ils savaient très bien que toute commande publique devait se traduire par un bon de commande, ce qu’ils n’ont jamais réclamé. »

Tiens, pourquoi ?


Article signé Jérome Canard – Titre original : « Les mails trop bavards de Muriel Pénicaud » – Source – Le canard enchainé du mercredi 09 mai 2018.