Étiquettes

,

 Les effets des violences conjugales sur les enfants sont très graves. Je me souviens particulièrement d’une audience; le mari et père entendu a fini par reconnaître qu’il frappait son épouse. Puis, avec un ton interrogatif, il a déclaré: « mais les violences concernent ma femme, cela ne concerne pas mes enfants ? »

La société et les professionnels ont longtemps pensé que les violences conjugales n’avaient pas d’incidences sur le bien-être et le développement des enfants. Or, on sait avec certitude désormais que l’impact traumatique est dangereux pour le bien-être et le développement des enfants.

Un grand nombre d’enfants qui subissent les violences conjugales au sein du foyer présentent un état de stress post-traumatique qui peut se manifester par de l’hyper-vigilance ou des cauchemars. J’ai rencontré des enfants pour lesquels ressurgissaient comme actuelles les scènes de violences conjugales, des années plus tard, parfois la vie durant.

De graves troubles du développement

Au tribunal, un jour, un petit garçon de 7 ans m’a dit cette phrase qui m’a marqué : « je fais des cauchemars même quand je ne dors pas. »  Grâce à cet enfant, je peux mieux me représenter ce que sont les reviviscences de pareilles violences : se retrouver plongé dans une scène qui est actuelle avec une terreur vécue par la victime comme actuelle.et une mise en danger permanente.

L’enfant n’est pas en capacité de mettre à distance ces événements avec le rapport au temps. Il les vit comme présents sur le plan émotionnel. Il faut se figurer que l’enfant victime de ces violences est dans une situation comparable à celle d’un individu pris au milieu d’une scène d’acte terroriste, un impact émotionnel et traumatique de même nature, de l’ordre de la confrontation à la mort.

Tout au long de la vie de ces enfants, on retrouvera de grandes catégories de troubles dans leur développement : ceux concernant l’atteinte à soi-même (retard de langage, des apprentissages, le désinvestissement scolaire, les conduites addictives, les actes suicidaires…) et les troubles relatifs à l’atteinte à autrui (brutalité, conduite oppositionnelle, conception stéréotypée du rapport homme-femme…).

Protéger la mère, c’est protéger l’enfant

L’incidence des violences conjugales est d’autant plus problématique lorsque l’enfant est petit et qu’il n’a pas encore acquis le langage. C’est pourquoi, il est vital de le protéger le plus tôt possible et d’assurer sa sécurité. Protéger la mère, c’est protéger l’enfant.

Les institutions de protection de l’enfance prennent davantage en considération de nos jours le fait que les violences conjugales sont une des maltraitances les plus graves qui puissent être infligées à un enfant. D’autant qu’on ne peut ignorer une statistique alarmante : 40 % des enfants qui vivent une situation de violence conjugale sont directement victimes de violences exercées contre eux par le violent conjugal.

La violence faite aux femmes dans le cadre conjugal, quel que soit le milieu, a par ailleurs des conséquences sociales majeures, un coût de 3,5 milliards d’euros par an. Les violents conjugaux sont des gens qui nuisent terriblement à la société.

Un des enjeux majeurs de la lutte contre les violences conjugales est de reconnaître la souffrance de ces enfants qui en sont victimes, de les protéger, et d’arrêter ainsi la reproduction de la violence. Il faut accompagner les femmes dans leurs droits, leur faciliter l’accès aux intervenants spécialisés pour créer un réseau de soutien qui rompe l’isolement de la violence.


Interview d’Edouard Durand, juge des enfants au tribunal de grande instance de Bobigny (Seine-Saint-Denis), membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Source : La revue Convergence N°360 Mai/Juin 2018