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Le retour des Dr Folamour

Le président américain a décidé le 8 mai de rompre l’accord sur le nucléaire iranien, qui cherche à brider les ambitions nucléaires de la République islamique, mais contre lequel ferraille Donald Trump depuis plusieurs années, assisté de son compère israélien Benyamin Netanyahou. Et tant pis si, à quelques jours d’un sommet avec le Nord-Coréen Kim Jong-un, un désengagement des États-Unis devait plutôt apparaître comme un « mauvais signal »…

Il faut comprendre ce malheureux président Trump. Une loi adoptée sous Barack Obama (mais sous pression républicaine) oblige l’exécutif américain à confirmer tous les trois mois sa signature de l’accord sur la dénucléarisation militaire de l’Iran, le JCPoA — Joint Comprehensive Plan of Action, Plan d’action global conjoint (PAGC) —, en « certifiant » ainsi qu’il est suffisamment bien appliqué pour que Washington en reprenne un tour : une démarche qui exaspère le président américain. Il se sent ridiculisé, lui qui n’a cessé depuis sa désignation en novembre 2016 de qualifier cet accord de « catastrophique », « injuste », « pourri », « dangereux », et autres gracieusetés. Trump avait donné jusqu’à ce 12 mai aux Européens, et donc à Emmanuel Macron, pour trouver un nouveau texte, de nature à combler ce qu’il appelle « les terribles lacunes » de l’accord actuel.

Trump a finalement fait preuve d’autoritarisme nationaliste en annonçant le désengagement des États-Unis dès le 8 mai.

Toute sympathie qu’il semble éprouver pour son épatant ami français, le président Trump cherche surtout — avec la complicité intéressée du premier ministre israélien Netanyahou — à dynamiter l’accord obtenu le 14 juillet 2015 à Vienne par Barack Obama, après deux ans de négociations difficiles ayant mis aux prises l’Iran avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, renforcés par l’Allemagne. En échange d’un arrêt du programme de recherche nucléaire militaire et d’un contrôle international jusqu’en 2025, il était mis fin graduellement aux sanctions économiques américaines et internationales qui furent imposées au régime des mollahs à partir de 1995 (1). Un accord dont le général Gadi Eizenkot, chef d’état-major de l’armée israélienne, disait fin mars, dans un entretien au quotidien Haaretz, qu’« il fonctionne et reporte la réalisation de la vision nucléaire iranienne de dix à quinze ans, malgré tous ses défauts (2)  ».

Quadrature du cercle

Il est peu probable que Donald Trump fasse grand cas du rêve d’Emmanuel Macron, exprimé à nouveau lors de sa ronflante « visite d’État » à Washington, fin avril. Il s’agissait, pour contourner par le haut l’obstacle Trump, de remplacer ce texte « déchiré » par Washington, par un accord plus large, englobant quatre volets : bloquer certes toute activité nucléaire iranienne jusqu’en 2025, comme c’est actuellement prévu, mais aussi empêcher à plus long terme toute activité militaire nucléaire, stopper les déploiements balistiques de l’Iran, et créer les conditions d’une stabilité politique dans la région (en contraignant notamment l’Iran à renoncer à s’impliquer plus ou moins directement dans les conflits du secteur). Autant dire, la quadrature du cercle !

Dans le même souffle, Donald Trump s’apprête — à la faveur de l’invitation du numéro un nord-coréen à le rencontrer — à demander à cet autre candidat à la nucléarisation qu’est le régime de Pyongyang de se débarrasser de ses armes : « Qu’il s’en débarrasse : c’est très simple ! », a répondu Donald Trump lors de sa conférence de presse commune avec Emmanuel Macron, le 24 avril à Washington. Un sujet qui pourrait être traité avec plus de finesse : il y a près de vingt-cinq ans, les projets nucléaires de la Corée du Nord s’annonçaient déjà, pour les Américains, comme une sorte de « mère des batailles », ainsi que l’écrivait Ignacio Ramonet. Même si, aujourd’hui, la baudruche paraît se dégonfler d’un coup.

Alors, si simple ? On verra à l’usage, pour la Corée comme pour l’Iran. Mais le plus grand État nucléarisé de la planète, cornaqué par une sorte de néo-Dr Folamour (3) sera-t-il éternellement en position de décider qui peut ou non faire partie du club nucléaire autorisé, ou qui sera admis à rejoindre au moins les rangs des « pays du seuil », candidats à la bombe mais priés de patienter, pour ne rien dire de ceux qui s’en attribuent les capacités sans rendre compte à quiconque (comme le Pakistan ou Israël, d’ailleurs bons alliés de Washington).

Scénario du pire

Mais surtout, avec ces foucades à répétition, dans quel état M. Trump va-t-il laisser le paysage nucléaire, alors que la Chine, l’Inde ou même le Japon fourbissent leurs armes, et que la Russie se met à rêver d’un retour à la suprématie nucléaire ? Si l’on envisage le scénario du pire, les conséquences s’annoncent lourdes  de la « sortie » américaine — et donc de la mort de l’accord de 2015, c’est :

  • un raidissement intérieur en Iran, avec renforcement du camp des « durs », hostiles à l’ouverture vers le monde, façon Ahmadinejad ;
  • la reprise des sanctions économiques américaines, sans doute imposées à toutes les firmes étrangères souhaitant investir en Iran, au nom d’un « principe d’extraterritorialité » en vigueur à Washington (4) ;
  • la porte fermée aux inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ;
  • la reprise du programme iranien de recherche nucléaire militaire, pour finir par disposer un jour de la bombe ;
  • un signal négatif envoyé à quelques jours du sommet destiné à convaincre la Corée du Nord de renoncer à ses armes atomiques ;
  • un ébranlement supplémentaire du régime de non-prolifération nucléaire, qui est déjà dans un état inquiétant.

Ainsi l’Inde, le Pakistan, Israël, non membres du traité de non-prolifération (TNP), ainsi que la Corée du Nord (qui l’a quitté en 2003) ont développé des armes nucléaires, tandis que l’Iran en a rêvé, et si Téhéran y accède un jour, l’Arabie saoudite ou la Turquie pourraient être tentées d’en disposer à leur tour.

De leur côté, les membres permanents du club nucléaire « autorisé » — États-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne — sont moins enclins que jamais à renoncer au monopole que leur confère le TNP (5). Qui plus est, ces pays se sont engagés dans des processus de modernisation de leurs arsenaux nucléaires, à commencer par le premier d’entre eux – les États-Unis – qui ont prévu d’y consacrer 1.300 milliards d’euros sur trente ans (6).


Philippe Leymarie – Le blog du « monde Diplomatique » – Lecture libre – Source (extrait)


  1. Un embargo interdisant tout commerce avec l’Iran a été mis en place en mai 1995 par les États-Unis, complété en 1996, puis en 2004 et 2006 par des lois limitant les investissements dans le secteur pétrolier, la coopération scientifique, le commerce d’équipements aéronautiques, les opérations de banques américaines. En 2006-2007, les Nations unies et l’Union européenne avaient édicté un embargo sur les armements. Lire Trita Parsi, « Entre les États-Unis et l’Iran, une relation tempétueuse», Le Monde diplomatique, mars 2015.
  2. Le Monde, 3 mai 2018.
  3. Docteur Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe, film satirique de Stanley Kubrick sur la « guerre froide », sorti en 1964.
  4. Lire Jean-Michel Quatrepoint, « Au nom de la loi… américaine», Le Monde diplomatique, janvier 2017.
  5. Entré en vigueur en 1968, le TNP prévoit des engagements de désarmement nucléaire (total ou partiel), de non-prolifération (non-transmission, contrôles par l’AIEA), et de coopération sur les usages pacifiques de l’énergie nucléaire.
  6. Un plan de modernisation lancé sous Barack Obama, et confirmé par Donald Trump.
  7. La quasi-totalité des documents présentés par le premier ministre israélien fait référence à un programme militaire clandestin baptisé « Amad », démantelé en 2003.
  8. Le Monde, 3 mai 2018.