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 En effet, malgré des augures catastrophistes qui depuis une dizaine d’années annoncent la disparition du disque physique au profit du streaming, le marché de la musique ne semble pas condamné à la dématérialisation. Loin s’en faut.

Comparé aux États-Unis, où les ventes de supports physiques ne pèsent plus que 20%, la France se distingue par son attachement au CD et au vinyle. Une situation qui rend Philippe Couderc, à la tête du label bordelais Vicious Circle et d’un magasin du même nom installé à Toulouse, à la fois optimiste et très remonté.

« Nous sommes vingt ans après l’arrivée d’internet, et il existe encore aujourd’hui 3.800 points de vente où sont effectués 51 % des achats de musique. Preuve que l’acquisition de l’objet disque reste ancrée dans le comportement des gens. Or, on nous a vendu la fable de sa mort prochaine. Comme il y a trente ans on nous avait vendu celle du vinyle. C’est devenu un dogme qui a causé d’énormes dégâts, surtout chez les disquaires indépendants. »

Dégradation que Philippe Couderc évalue sèchement à la lumière des exercices de sa propre officine. « C’est bien simple, en dix ans, notre chiffre d’affaires a été divisé par deux. » Mais pas question de déposer les armes. Ni le bilan. Dans un récent communiqué rédigé en tant que président de la FELIN (Fédération nationale des labels indépendants), il s’en prend à quelques injustices, comme le système de dépôt-vente imposé par certaines chaînes qui fragilise les indés, ou les opérations de vinyle à bas prix qui, selon lui, dévaluent un peu plus la musique aux yeux d’un public dont une proportion a intégré l’idée de soldes permanents, voire de gratuité.

« Nos constats sont pertinents, nos combats légitimes, nos solutions justes et équilibrées », conclut-il. Ce qui nous amène à l’énoncé d’une autre fable. Celle du pot de terre contre le pot de fer. Car que ne nous a-t-on pas seriné aussi au sujet de la disparition inéluctable du disquaire de quartier, cet éclaireur des sons qui a tant compté dans nos vies et suscité tant de vocations. En France, comme souvent ailleurs, nombre de groupes se sont formés dans ces antres devenus d’authentiques incubateurs où toute une jeunesse fuyant l’ennui pouvait trouver refuge.

UN RÉSEAU RECONSTITUÉ

Dans les années 1970 et 80, la scène rock hexagonale s’est improvisée autour de trois pôles : un lieu de concert, souvent semi-clandestin, une boutique de disques à forte identité et un label indé. Avec, assez fréquemment, ce même scénario du magasin lançant son propre label. Parfois l’inverse. Ce fut le cas de New Rose à Paris, de Mélodies Massacre à Rouen ou des Disques du Soleil et de l’Acier à Nancy, pour n’en citer que trois. La vertigineuse perte de vitesse qu’enregistra le commerce de la musique à partir des années 2000 a certes asséché une bonne partie du parc des disquaires indés. Mais pas annihilé l’envie de tracer des voies alternatives de production et de distribution.

Avec le retour en grâce du vinyle, et l’abandon du rôle prescripteur qu’ont pu jouer certaines grandes enseignes, un réseau s’est même reconstitué qui, sans connaître les cimes économiques d’antan, a su reprendre la main sur la transmission de musiques reflétant toute la richesse et la diversité de la création actuelle. En somme, pas de pot de terre contre le pot de fer, mais un roseau qui a plié par gros temps là où le chêne rompait.

Vicious Circle incarne à merveille cette capacité de résilience. Même s’il est le fruit d’une pioche un peu hasardeuse opérée à partir de pochettes d’albums (Vicious Circle est le titre d’une chanson tirée d’un disque de Strobe, groupe de psyché anglais), ce nom se montre assez fidèle à une histoire où une chose en aura entraîné une autre, et ce dans une logique relevant autant du cercle vicieux que de la dynamique vertueuse.

A l’origine de l’aventure, il y a un fanzine, Abus Dangereux, consacré à l’indie-rock et au folk lancé en 1987, et qui paraît toujours après 145 numéros. « Comme on parlait beaucoup de disques qui n’étaient pas disponibles en France, on s’est lancé dans la vente par correspondance, raconte Philippe Couderc. Il s’agissait avant tout de rentrer un peu de sous pour sortir le fanzine et pour attirer des abonnés en leur proposant des offres spéciales. La VPC est très vite devenue énorme. » De cette activité va d’abord découler le label, créé en 1993, puis la boutique, ouverte quatre ans plus tard.

« UNE QUESTION DE SURVIE POUR LE MAGASIN »

Aujourd’hui, le label fait état de 148 références, dont 25 prods maison. Le reste se compose de licences. Un catalogue qui mêle rock indé et hardcore, noise et folk, Elysian Fields, Lysistrata, Mansfield.TYA et Shannon Wright. L’entité label-boutique emploie aujourd’hui sept personnes.

« Nous avons préféré ouvrir la boutique à Toulouse pour ne pas faire de concurrence à un magasin bordelais ami. Comme pour le label, sa vocation première était de proposer des disques difficilement trouvables ailleurs. Depuis, nous recensons aussi des choses plus oecuméniques. Ça va du dub à l’electro, de la techno au hip-hop. »

A l’inverse de Vicious Circle, c’est à partir de leur métier de disquaire que Théo Jarrier et Bernard Ducayron ont lancé il y a trois ans le label Souffle Continu. « C’était devenu une question de survie pour le magasin que de trouver une activité supplémentaire à cause des marges et des volumes trop faibles que dégageait la boutique », nous dit Bernard. Ces deux-là se sont connus au sortir du lycée et ont été musiciens dans des groupes qui partageaient les mêmes lieux de répétition. Ils ont aussi travaillé pendant plus de dix ans à Jussieu Music, l’un des principaux soldeurs sur la place de Paris.

« Lorsque Jussieu Music a fermé, nous avons décidé d’ouvrir notre propre magasin avec l’idée d’y défendre les musiques que l’on aimait, résume Théo. On s’est fixé un parcours qui partait du metal pour arriver jusqu’à la musique contemporaine. En prenant soin d’y aménager quelques passerelles. C’est le cas de John Coltrane, par exemple. Aujourd’hui, dans nos bacs, on trouve aussi bien du rock, du jazz, du krautrock, du metal que du free-jazz, du dub ou de l’electro. Le tournant a été incontestablement le retour du vinyle. »

La boutique Souffle Continu a aussi pour mérite d’accueillir régulièrement des événements. Archie Shepp s’y est produit en show case. Comme Richard Pinhas, du légendaire groupe de prog rock français Heldon, à l’origine de la création du label. « Il est venu avec quelques 45t de l’époque qu’il cherchait à vendre. Comme leur prix était assez élevé, on lui a proposé de les rééditer. » C’est ainsi qu’est né Souffle Continu, le label qui, depuis, s’est spécialisé dans le rock contestataire de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

On y trouve ainsi des rééditions d’albums introuvables, notamment du label Futura de Gérard Terrones, comme Red Noise, groupe de Patrick Vian, fils de Boris, ou Mahogany Brain. Autre domaine abordé, la sortie d’archives inédites, comme des bandes live de Jean-Jacques Birgé avec Francis Gorgé.

« On pourrait se croire les seuls à vouloir se consacrer à la redécouverte de catalogues aussi anciens et pointus, remarque Théo. Or, on s’aperçoit que d’autres creusent ce même sillon avec la même passion, la même minutie, comme Born Bad et Superfly à Paris ou La Face Cachée, à Metz. »

Si, depuis un an, l’activité du label a pris le dessus sur celle du magasin, notamment avec l’instauration d’échanges avec d’autres boutiques spécialisées à l’étranger, comme Honest Jon’s en Angleterre, le lieu entend conserver sa vocation de partage et de découverte, en particulier à travers la mise en place d’événements ponctuels — lectures, projections, concerts.


Francis Dordor – Les Inrocks – extrait d’un supplément de l’hebdomadaire consacré aux disques, CD et disquaires.