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[Édouard Louis a grandi dans un petit village ou il découvre rapidement l’impossibilité d’y vivre une homosexualité revendiquée. Ces études, Normale Sup, hautes études en sciences sociales, l’écriture ensuite, lui permettront de vivre à Paris.]

A seulement 25 ans, chacun de ses livres, En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014) et Histoire de la violence (Seuil, 2016) l’a imposé comme l’un de nos écrivains qui comptent, non seulement en France mais aussi à l’international. Plus que remarqués, ces livres auront suscité leur lot de polémiques. On peut déjà parier que son nouveau texte, cinglant comme une gifle, en génèrera aussi. Sauf que cette fois, c’est voulu.

[Sur ce nouveau livre d’Edouard Louis : Dire, enfin, ces vies que plus personne ne veut plus voir]

Edouard Louis — Qui a tué mon père est un livre né d’un retour. J’ai presque totalement arrêté de voir mon père vers 15 ou 16 ans, très jeune. Il n’y a pas eu de rupture particulière, il n’y a pas eu d’événement qui a déterminé le moment où nous avons arrêté de nous voir, simplement nos vies prenaient des chemins différents. Je suivais des études, ce que mon père n’avait eu ni la chance, ni l’occasion de faire, et donc ce qu’il n’avait pas eu l’envie de faire.

Je vivais à Paris, mon père n’avait presque jamais quitté le village de Picardie où il était né et où ses parents et ses grands-parents étaient nés avant lui. Et, bien sûr, mon départ à Paris n’était pas seulement un éloignement géographique mais un éloignement social, total : je me mettais à parler un langage différent, à penser différemment, à avoir des habitudes différentes, bref je devenais un transfuge de classe, comme l’ont décrit Baldwin, Ernaux, Stendhal ou Eribon. Mon père votait pour le Front national, j’étais militant au NPA, je passais mes journées à lire Peter Handke et Toni Morrison, il passait les siennes à balayer les rues – le seul travail que la société voulait bien lui donner, que la société lui imposait.

Chaque fois que j’essayais de lui parler, je me rendais compte que nous n’arrivions plus à nous comprendre. On ne parlait plus la même langue. Nos échanges n’étaient jamais des dialogues mais plutôt des monologues successifs de deux personnes qui n’arrivent pas – plus – à communiquer entre elles. C’est quand j’ai publié mes deux premiers livres, En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence, que mon père est revenu vers moi…

Comment ton père avait-il réagi à la publication d’En finir avec Eddy Bellegueule ?
Il m’a téléphoné : “Edouard, je voulais te dire que je suis fier de toi.” C’était la première fois qu’il m’appelait Edouard. Quand je lui avais annoncé que j’allais changer de prénom, et que j’avais choisi “Edouard”, il n’arrêtait pas de me répéter que mon vrai nom, c’était Eddy. Pour lui, c’était le prénom qu’il m’avait choisi, il en faisait une question d’honneur. “Edouard”, ça lui paraissait un prénom bourgeois, donc efféminé, alors qu’“Eddy”, c’était masculin, un nom de dur.

Après cet appel, j’ai commencé à le revoir, et j’ai constaté dans quel état de santé il se trouvait. Il a seulement 50 ans mais il a beaucoup de mal à respirer. Il a besoin d’une machine pour respirer la nuit, sinon son cœur s’arrête. Il doit subir des opérations régulièrement, il vit avec un risque permanent d’arrêt cardiaque, il ne peut plus se déplacer normalement. Il n’a pas de grande maladie comme le cancer ou l’hépatite. Son état physique, ce corps détruit, tout ça est dû à sa vie, à la vie que le monde lui a réservée, une vie de pauvreté, d’exclusion, de violence sociale.

Tout de suite après l’avoir vu, j’ai ressenti un sentiment d’urgence. Il fallait que j’écrive sur ce qui a causé cet état physique dans lequel il se trouve. Je me disais : ce n’est pas possible qu’un homme de 50 ans ait besoin d’une machine pour marcher, respirer. C’est généralement le problème d’une personne de 80 ans, et encore, d’une personne de 80 ans en mauvaise santé, pas de ceux qui vivent dans le VIe arrondissement de Paris.


Note : Je commenterais ce livre dès la fin de sa lecture … MC


Nelly Kaprièlian – Les Inrocks – Titre original de l’article : « La politique est une question de meurtre » – Source (Extrait)