Mots-clés

, , ,

[…] Elle a 23 ans, elle est tchétchène et elle aime les femmes. […] Pour survivre, elle a dû s’enfuir. Elle vit aujourd’hui chez un jeune couple pas beaucoup plus âgé qu’elle – 28 ans chacun. Philippe et Alice (1) se sont portés volontaires suite un reportage télé sur le calvaire des homosexuels tchétchènes – traqués, torturés, emprisonnés, assassinés.

Un soir de février, une jeune fille a débarqué chez eux, après avoir laissé sa vie derrière elle. Katia (1) avait déjà connu l’exil, à l’âge de 2 ans. Trop jeune pour s’en souvenir. En 1999, ses parents fuient Grozny et les prémices de la seconde guerre de Tchétchénie pour la Sibérie. Le conflit entre la Fédération de Russie et les indépendantistes de ce petit territoire du Caucase à majorité musulmane sera un des plus sanglants depuis la Seconde Guerre mondiale. De 1996 à 1999, un Tchétchène sur cinq y perd la vie. Ils seront des milliers à fuir les horreurs d’une guerre gagnée par les Russes.

“Je ne pouvais accepter d’être une propriété »

Cette république autonome Tchéchène de la Fédération de Russie est dirigée depuis plus de dix ans par Ramzan Kadyrov, un ancien milicien brutal, avec la bénédiction de Vladimir Poutine. […] Toute petite, Katia apprend à rendre les coups pour tenir à distance ses camarades russes gavés au nationalisme anti-tchétchène. Elle voudrait jouir de la liberté des garçons, jouer au foot, au basket. “Tout m’était interdit parce que j’étais une fille, ça me scandalisait !”, lâche-t-elle. Ses parents lui reprochent ses lectures, sa musique, ses fréquentations. Elle doit se conformer aux archaïsmes de l’adat, la loi coutumière tchétchène selon laquelle les femmes ne s’appartiennent pas et la sauvegarde de l’honneur d’un clan peut aller jusqu’à tuer un de ses membres. [….]

Dans ce monde autoritaire, une lesbienne n’a pas d’amis. Sa sœur jumelle, à qui Katia confie à 17 ans son secret, le répétera à leur mère […]. Le désir de fuir cette vie l’obsède. […] Quatre ans plus tard, alors qu’elle fugue pour la seconde fois, sa petite amie rencontrée sur internet avoue à son frère qu’elles entretiennent une relation cachée. Katia est ramenée de force chez elle. Pour sa mère, la mort s’impose. Mais son père interdit à ses frères de la toucher. Il laisse à Katia le choix entre la clinique psychiatrique, l’exorcisme islamique ou le meurtre. Elle choisit la mosquée, il lui faudra jouer la possédée. […]

Pour se préparer, Katia visionne des vidéos d’exorcisme sur YouTube, mémorise les attitudes. A la mosquée, l’imam la recouvre entièrement, sauf le visage. Il commence sa prière. Ses frères la maintiennent au sol par les pieds et les mains. Spasmes, tics nerveux, voix possédée, perte de conscience, elle livrera pendant trois heures le répertoire du parfait exorcisé. Jusqu’à l’expulsion du mauvais djinn. “Je pars, je pars”, gargouille-t-elle. Les huit mois suivants, Katia fera semblant d’être guérie, jouera la fille soumise, dressée, dépossédée.

En avril 2017, le quotidien indépendant russe Novaïa Gazeta révèle que les autorités tchétchènes traquent, arrêtent et enferment des dizaines d’homosexuels dans des prisons d’Etat officieuses. […] Après la vague d’arrestations, la police encourage les crimes d’honneur pour faire porter aux familles la charge d’éliminer leurs homosexuels. […]

Parallèlement, le Russian LGBT Network s’active pour exfiltrer les homosexuels de Tchétchénie et les aider à demander l’asile en Occident. C’est par ce réseau que Katia réussit à s’enfuir secrètement à Moscou en août 2017. Pendant six mois, les militants du Russian LGBT Network, malgré les menaces, cachent Katia et négocient un visa humanitaire avec l’Ambassade de France à Moscou. […]

Son exfiltration en France se fait dans la plus grande discrétion – la communauté tchétchène en France compte 68 000 membres. Urgence Homophobie trouve une famille d’accueil, […]

Katia est à la fois drôle et coriace, méfiante et reconnaissante. Elle apprend à exprimer ses émotions et apprivoiser sa nouvelle liberté. “Elle me demande encore parfois l’autorisation de sortir le soir, à la manière tchétchène”, s’amuse Philippe.

Sa demande d’asile déposée, il faut désormais attendre. Katia s’est remise au sport, se fait des amies et découvre émerveillée les soirées queer parisiennes en attendant la visite de sa copine russe. Elle a aujourd’hui des piercings et les cheveux courts. Des coquetteries banales conquises contre un monde où son corps ne lui appartenait pas.


(1) Les prénoms ont été changés


Anne Laffeter – Les Inrocks – Titre original : « Homos en quête d’asile: tout le monde n’est pas logé à la même enseigne » – Source (Extraits)


Lire aussi en PDF:  Les homosexuels c’est terroristes …. un article provenant du Monde Diplomatique d’Avril 2018, signé Arthur Clech. Source (Extrait)