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Pas plus Patrick Artus que l’hebdomadaire l’Obs. ne sont habituellement mes sources d’infos car ils ouvrent souvent la porte en grand aux financiers de tous poils et provenances, pourtant cette analyse est a regarder de plus près, elle présente les choses et les possibles mais en décor de fond c’est ni plus ni moins qu’une (ou de) nouvelle-s demarche-s pour sortir les financiers de l’impasse ou ils se sont engouffrés durant tout ce temps de l’argent « rentable » hors productivité. MC

Professeur à l’Ecole polytechnique et à l’université Panthéon-Sorbonne, Patrick Artus, 66 ans, dirige le département de recherche économique de la banque Natixis. Membre du Conseil d’Analyse économique auprès du Premier ministre, il fait aussi partie du petit groupe d’experts qui conseille la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Il siège au conseil d’administration de Total et d’Ipsos.

  • Vous êtes un économiste libéral et pourtant, dans votre ouvrage, « Et si les salariés se révoltaient ? » (1), vous n’hésitez pas à dire que Marx avait raison : le capitalisme est condamné par ses propres excès…

Patrick Artus . Il n’avait pas raison sur tout, mais certainement sur le point suivant : devant le risque de baisse de rendement du capital, le capitalisme a réagi en serrant la vis aux salariés. Les actionnaires anglo-saxons ont des exigences de rentabilité déraisonnables. Au point de menacer le fonctionnement du système tout entier.

  • D’où viennent les excès de ce capitalisme effréné ?

Le capitalisme anglo-saxon s’est imposé en Europe, avec une règle simple : la gouvernance des entreprises est au service des actionnaires. Les PDG le disent ouvertement : je suis nommé et payé par eux pour gouverner l’entreprise dans leur intérêt. Or ce capitalisme a dérivé de manière insupportable et inefficace sur le plan économique.

  • Pourquoi ?

Il exige une rentabilité du capital pour l’actionnaire de 15%, quel que soit le niveau des taux d’intérêt. Or comment fait-on pour rémunérer le capital à ce niveau, quand les Etats ou les banques s’endettent à 1% ou 2% ? D’où vient cet argent ? On donne plus aux actionnaires au détriment des salariés. Il n’y a que deux pays qui dérogent à cette règle : la France et l’Italie. Ce sont les seuls endroits – grâce au smic et à un pouvoir syndical encore fort – où les salaires progressent plus vite que la productivité. L’Allemagne, les Etats-Unis, les pays d’Europe centrale, les émergents n’augmentent pas ou peu les salaires.

Le pays le plus dément de ce point de vue, c’est le Japon. Cela fait vingt ans que les salaires baissent et que la productivité monte. Résultat : les profits des entreprises représentent deux fois leurs besoins d’investissement. Elles ont cinq mille milliards de dollars de cash dont elles ne savent pas quoi faire et qu’elles ont prêté à 0% aux banques. Au lieu d’augmenter les salaires elles stockent du cash à 0% !

  • Pourquoi cela menace-t-il le fonctionnement du capitalisme ?

Parce qu’il faut distribuer les gains de productivité aux salariés pour que l’économie tourne correctement. Les innovations se propagent beaucoup plus rapidement quand la classe moyenne est prospère. C’est la base du fordisme : la voiture se développe quand la classe moyenne achète des voitures. Si on étrangle le pouvoir d’achat, on étrangle la capacité à diffuser des innovations et le progrès technique.

  • D’où sort cette exigence de rendement de 15% ?

C’est une sorte de coutume locale, une norme qui s’est installée dans la deuxième moitié des années 1990 sans que l’on sache très bien pourquoi. Le rendement baisse un peu durant les crises, mais il remonte assez vite.

  • Qui demande ce rendement ?

Ce ne sont pas les banques mais le monde des investisseurs : les fonds de pension américains, les grands managers d’actifs, les hedge funds, les fonds de private equity, les fonds activistes… Ils sont en concurrence entre eux pour gagner des clients, des parts de marché. Ils mettent la pression sur les entreprises dont ils sont actionnaires. Il y a une deuxième dérive.

Le capitalisme anglo-saxon impose un rendement élevé, constant. C’est une aberration. Aujourd’hui, les chocs économiques ne sont plus supportés par les actionnaires. Ce sont les salariés qui portent le risque sous la forme d’une très forte flexibilité de l’emploi, des conditions de travail, des rémunérations… C’est l’inverse de la définition du salariat, où le salarié est protégé et l’actionnaire prend les bénéfices, mais aussi les risques. Si le salarié porte le risque, il doit être rémunéré en conséquence.

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Propos recueillis par Sophie Fay – Nouvel Obs – Titre original : « Patrick Artus : « Rendons le pouvoir aux salariés » – Source (Extrait)


(1) Editions Fayard, en librairies.