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[…] … La société de conseil Cambridge Analytica n’est pas un laboratoire universitaire, comme sa référence à la ville universitaire britannique le laisserait supposer […], mais une société de conseil en politique. Conseil de ceux qu’on appelle dorénavant les spin doctors, expression qu’on pourrait traduire assez littéralement par : experts en manipulation.

Des conseils sonnants et trébuchants.

Cambridge Analytica, habituée à une discrétion très professionnelle, a surgi sur le devant de la scène après avoir exploité — grâce à une zone grise en attente de droit — les données personnelles de millions de comptes Facebook afin d’« éclairer » les campagnes électorales de Donald Trump et des partisans du Brexit.

De là à voir le « deus ex machina » qui a permis leur victoire, il y a un pas que l’on franchit aisément. L’affaire paraît très moderne et pourtant elle s’inscrit dans un long mouvement de rationalisation de la politique.

Très vite les élections, domaine du chiffre, sont apparues comme un domaine idéal pour une science politique. La compréhension du vote ne pouvait aller sans pensées utilitaires, sinon de ses initiateurs du moins des candidats, partis ou vendeurs de recettes miracles. […]

L’économie numérique […] permettant la collecte d’une information individualisée massive — les big data — c’est-à-dire de millions de personnes, à l’échelle d’une population (et non plus les quelques milliers d’un échantillon), et donc de s’adresser personnellement par les mêmes moyens de communication numérique à chaque internaute électeur. Encore fallait-il connaître les attentes, les espérances de chacun. Cambridge Analytica, créé par un universitaire en neurosciences de Cambridge, a trouvé sa martingale dans les préférences et les goûts exprimés par les internautes échangeant sur Facebook. Le procédé est au moins douteux puisqu’il a consisté à interroger un échantillon réduit, contre gratification, dans une sorte de sondage en ligne et ainsi permis d’entrer dans la liste des contacts de chaque sondé sur Facebook.

À partir des opinions exprimées sur des sujets pas forcément liés à la politique, mais avec une assez grande certitude, comme les like exprimés par les internautes, leurs goûts de consommation, sans même parler de leurs sujets de conversation — chômage, immigration, sécurité, pouvoir d’achat —, il devenait facile de deviner, dans un espace politique structuré par des préférences politiquement définies, les inclinations, les doutes, les attentes et finalement les probabilités de vote.

À partir de là, il est possible d’envoyer des messages ciblés pour convaincre, en fonction des éléments relativement stables du comportement électoral. Par exemple, on ne convaincra pas un électeur de changer de parti s’il est un « électeur stable », mais on tentera de le faire douter suffisamment pour qu’il s’abstienne. Par contre, un électeur instable pourra être rallié. Il est évident que la stratégie ne marche pas forcément. Il suffit qu’elle le fasse assez souvent pour déplacer un nombre suffisant de suffrages pour emporter le scrutin. D’autant plus que l’intérêt des cibles ainsi identifiées est aussi hiérarchisé, et que l’effort peut être dosé inégalement selon les segments. […]


Alain Garrigou, « Le blog du Monde Diplomatique – Titre original « La cuisine électorale de Cambridge Analytica » – Source (Extrait)


  1. Siegfried, préface à R. Thabault, Mon village, Ses hommes, ses routes, son école (1943), Presses de Sciences Po, Paris, 1993, p. 10.
  2. « Le boss, la machine et le scandale. La chute de la maison Médecin », Politix, vol. 5, n° 17, Paris, 1992.
  3. K. Merton, Éléments de méthode et de théorie sociologique, Paris, Plon, 1965, p. 128.
  4. Lire Pierre Bourdieu, « La fabrique des débats publics», Le Monde diplomatique, janvier 2012.
  5. Lire Pierre Rimbert, « Socialisme numérique», Le Monde diplomatique, février 2018.
  6. Lire, dans le numéro d’avril du Monde diplomatique, en kiosques, l’article d’Annabelle Allouch, « Les étudiants livrés au marché de l’anxiété».

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