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En lançant sa réforme par ordonnances, le gouvernement savait qu’il s’engageait dans une épreuve de force avec les salariés de la SNCF. Certains le soupçonnent même d’avoir délibérément choisi une confrontation brutale, d’être à la recherche d’un moment thatchérien comparable à la grève des mineurs en 1984, qui avait marqué la fin du mouvement ouvrier en Grande-Bretagne. Mais, même en ayant anticipé un bras de fer, le gouvernement s’attendait-il à une mobilisation aussi forte des salariés de l’entreprise publique contre son projet ?

La SNCF s’apprête à être quasiment à l’arrêt les 3 et 4 avril, dans l’impossibilité de faire rouler plus d’un TGV sur dix ou, au mieux, un TER sur cinq dans toute la France. […]

« C’est sans précédent. Même en 1995, le nombre de grévistes n’était pas si élevé au début du mouvement », se souvient un ancien cadre de la SNCF. Les semaines à venir s’annoncent à hauts risques pour le gouvernement. D’autant que ce conflit social à la SNCF prend une tournure à laquelle il ne s’attendait pas. L’exécutif tablait sur une répétition de la grève de 1994, avec un blocage complet pendant quelques jours. Un mouvement condamné à s’épuiser rapidement, d’après les calculs du gouvernement. En choisissant une grève perlée – deux jours de grève suivis de trois jours de reprise puis à nouveau deux jours de grève –, le tout jusqu’en juin, l’intersyndicale de la SNCF (CGT cheminots, CFDT cheminots, Sud Rail, Unsa cheminots) a pris le gouvernement de court.

C’est un mouvement de protestation long qui se dessine avec une menace de désorganiser durablement la SNCF, et avec elle tout le pays. De plus, cette grève commence alors que les mécontentements sociaux sourdent de toutes parts. Le choix d’annoncer une réforme par jour – un jour la formation professionnelle, le lendemain la justice, le surlendemain la santé, le quatrième la fonction publique, etc. – sur fond d’imprécision et d’illisibilité, nourrit les inquiétudes et les exaspérations.

Les mécontentements s’additionnent aujourd’hui les uns aux autres.

La fédération CGT des éboueurs et celle des électriciens ont annoncé une journée de grève le 3 avril. Les salariés d’Air France ont prévu d’engager les 10 et 11 avril leur troisième grève consécutive pour obtenir des augmentations de salaires. L’intersyndicale de la fonction publique doit se réunir le 3 avril pour déterminer la ligne commune face au projet de réforme du gouvernement, avec possibilité d’appel à la grève. À ceux-là s’ajoutent les retraités, les personnels hospitaliers, maisons de retraites, les avocats… « Et puis, il y a les facs », dit un proche du gouvernement. C’est peu dire que l’irruption de violence à l’Université de Montpellier a pris le gouvernement par surprise. Alors qu’il pensait avoir fait accepter sans encombre la réforme de l’admission à l’université (Parcoursup), le gouvernement réalise que les difficultés sont peut-être devant lui.

Aux côtés de Montpellier, il y a Toulouse en grève depuis trois mois, Bordeaux, Nancy, Nantes, Paris-Tolbiac… Jusqu’où le mouvement peut-il s’étendre ? La question hante le gouvernement, qui sait que le pouvoir, quel qu’il soit, vacille toujours lorsqu’il se heurte aux lycéens et aux étudiants. […]

Même s’il feint la sérénité, la perspective d’une « coagulation » des mouvements sociaux, selon les termes du pouvoir […] En focalisant la réforme de la SNCF sur le seul statut des cheminots, l’exécutif pensait s’ouvrir un boulevard, obtenir d’emblée le soutien des Français. La dream team Macron a beau continuer à tweeter sur les « privilèges » insupportables des cheminots, l’argument peine à convaincre, y compris au sein de la majorité, semble-t-il. « Il va quand même falloir nous expliquer en quoi cette réforme de la SNCF va permettre aux trains d’arriver à l’heure. Car pour l’instant, la démonstration n’est pas faite », se serait énervé Richard Ferrand, figure historique du macronisme, lors d’une réunion de la majorité, selon des propos rapportés par Le Canard enchaîné.

De fait, le bien-fondé de cette réforme peine à trouver écho auprès de l’opinion publique. Au fil des semaines et des explications syndicales, le pays découvre l’état réel de la SNCF, trop longtemps passé sous silence : son endettement massif, le coût de la politique du tout TGV, le sous-investissement massif depuis des années dans le réseau ferroviaire provoquant des retards de plus en plus fréquents et la fermeture des lignes, la décrépitude du fret ferroviaire, l’organisation rigidifiée de l’entreprise publique, le renoncement à tout aménagement du territoire. Autant de sujets qui sont au centre des préoccupations quotidiennes des Français mais qui semblent totalement passés sous silence dans les projets de réforme avancés par le gouvernement. […]

Plus problématique encore : de nombreux cadres intermédiaires ont annoncé qu’ils refusaient de se substituer aux cheminots grévistes pour conduire les trains, comme ils l’ont souvent fait dans les mouvements précédents. La prime exceptionnelle de 150 euros promise par la direction de la SNCF à tous les cadres qui accepteraient de faire ces remplacements risque de ne pas suffire à inverser la décision de nombre d’entre eux. « Là encore, c’est sans précédent », analyse un ancien haut dirigeant de la SNCF. « Ce sont les cadres intermédiaires qui font tourner l’entreprise. Leur retrait est le signe d’un grave malaise. » […]

Pour tenter de désamorcer la colère, et du même coup s’éviter dans la rue un triptyque cheminots-fonctionnaires-étudiants, Gérald Darmanin et Olivier Dussopt ont accepté, jeudi 29 mars, de revenir sur le document d’orientation définissant les grandes lignes de leur projet de loi censé « refonder le contrat social » dans la fonction publique, en y ajoutant le principe de l’attachement formel de l’exécutif au statut des fonctionnaires. Cela suffira-t-il à faire rentrer les syndicats dans le rang, qui protestent aussi contre la baisse du pouvoir d’achat, le gel du point d’indice, la hausse de la CSG ? […]

À ce stade, personne n’est capable de prédire ce qu’il peut advenir dans les jours qui viennent, quelle forme peut prendre la grève des cheminots, et le mécontentement social, quelles réponses choisira d’y apporter le gouvernement. Celui-ci, cependant, sait qu’une séquence politique est en train de s’achever : au terme d’un an de pouvoir sans partage, de réformes menées à la hussarde sans prendre le moindre avis autre que le sien, il est en train de se heurter à une réalité sociale qu’il a feint d’ignorer.


Martine Orange, Médiapart – Source (Extrait)