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… Si je suis expulsé, je vais dans la rue. !

Depuis quelques mois, Vanessa* n’a que cette date là en tête. Le 6 avril. Ce jour là, elle et ses trois enfants seront expulsables de leur logement du 12e arrondissement de Paris. « Si ça arrive, je ne sais pas ce qu’on va faire, explique la jeune femme en serrant nerveusement son sac à main contre elle. A partir de cette date, la police peut venir à tout moment et nous mettre à la rue. »

Pour Vanessa comme pour des milliers de personnes en situation de précarité, le 31 mars, le jour de la fin de la trêve hivernale, est synonyme d’une potentielle expulsion. Une date couperet qui marque la fin de leur protection légale. En France, le chiffre des expulsions est en constante augmentation depuis quelques années. Il est passé de 10 132 en 2013, à 15 220 en 2016. Soit une hausse de plus de 50 % en deux ans. Près de la moitié de celles-ci ont lieu en Île-de-France.

Selon l’association du Droit au Logement (DAL), la plupart du temps ce sont pour des loyers impayés. « La baisse des APL n’aident pas les choses. Les précaires sont les premiers touchés. » Mais de plus en plus, les locataires sont évincés de leur logement en raison de la spéculation immobilière. Tout particulièrement à Paris. Parallèlement, les baux de courte durée sont de plus en plus privilégiés par les propriétaires.

« Le propriétaire veut qu’on dégage »

C’est le cas de Véronique, 57 ans et Isabel, 60 ans. Les deux femmes sont des locataires de la rue des Rosiers, dans le très touristique 4e arrondissement de Paris. La première y habite depuis seize ans, la seconde est entre les murs depuis vingt ans. Elles payent chacune 740 euros pour un 30 m2. « Le prix est plutôt raisonnable, il n’a pas trop augmenté toutes ces années, estime Véronique, intermittente du spectacle. Le souci, c’est que maintenant le propriétaire veut qu’on dégage. »  

Au courant de l’année 2016, les deux voisines reçoivent une lettre qui leur annonce que leur bail ne sera pas reconduit. « D’habitude, on signait des baux de trois ans, constamment renouvelés, racontent-elles en choeur. Mais là, ça parlait de travaux et d’expulsion. » Le propriétaire de l’immeuble explique dans la missive que les travaux devant être réalisés nécessitent de quitter les lieux. Aucune contrepartie n’est proposée. Les deux femmes refusent. « Ce n’était pas des travaux assez lourds pour justifier une expulsion », explique Isabel, responsable d’une crèche à quelques mètres de son appartement.

S’engage alors un bras de fer entre le propriétaire et les locataires « en résistance », comme elles disent. Sur les douze personnes qui habitaient l’immeuble, huit ont préféré partir.

Un enfer 

Depuis que les procédures se succèdent, le quotidien de Véronique et Isabel est devenu un enfer. « En fait, il essaye de nous étouffer, soupirent-elles en chœur. D’un côté, il nous canarde de procès, qu’à terme, on ne pourra plus assumer parce que c’est trop cher. Et de l’autre, il ne prend plus du tout soin de l’immeuble. » 

Ainsi, de l’eau s’infiltre dans le plafond d’Isabel depuis plusieurs mois, sans qu’aucun travaux ne soit fait. La porte de l’immeuble qui est cassée est laissée en l’état depuis que la procédure d’expulsion est engagée. Les voisins payent pourtant les charges. Quant aux appartements qui ont été libérés, ils ont été refaits. Une partie est louée à environ 1500 euros croient savoir les deux voisines, quand le reste est voué à être « “airbnbisé“, pour accueillir des touristes qui paient à la semaine. »

« C’est un rouleau compresseur, lâche Véronique. Ils veulent nous pousser en banlieue. C’est vraiment de la gentrification. » Les deux jeunes femmes qui ne sont pas prioritaires pour un relogement attendent la décision de justice qui devra sceller leur sort courant avril.

« C’est une personne âgée, une figure presque paternelle »

L’histoire de Vanessa, la jeune mère de trois enfants, est particulièrement éloquente. A 32 ans, elle habite depuis 2011 dans un appartement de 29 m2 qu’elle loue 800 euros dans le 12e arrondissement de la capitale. Parallèlement, il y a douze ans, elle a fait une demande de logement social qu’elle renouvelle chaque année. Et depuis, elle essuie un refus chaque année.

Pendant cinq ans, elle entretient une relation tout à fait cordiale avec son propriétaire. « On buvait des cafés ensemble, soit chez moi, soit au bistrot d’en bas, il parlait gentiment, se souvient-elle. C’est quelqu’un que j’appréciais. C’est une personne âgée, une figure presque paternelle. »

Mais tout se dégrade il y a deux ans. Le propriétaire lui demande le logement, lui assurant qu’il en a besoin. Vanessa lui répond qu’il n’y a aucun souci, qu’elle rendra l’appartement quand il le voudra. « A cette époque, je pensais que j’aurais un logement social, explique-t-elle aujourd’hui. On m’avait appuyé à la mairie. » Avec ses faibles revenus et ses trois enfants de 5, 10 et 12 ans, elle devrait être prioritaire. « Sauf qu’en fait, je n’ai rien reçu. »

« Je me suis retrouvée dans un engrenage »

Le propriétaire perd alors patience. « Il a commencé à nous mettre la pression un peu tous les jours. » Jusqu’à un jour de décembre 2016, où Vanessa reçoit un appel catastrophé de son bailleur. Ce dernier lui annonce que son mari vient de l’agresser physiquement. « J’y croyais pas vraiment, mais j’ai paniqué. Il était tellement pressant que je me suis dit que mon mari avait craqué », explique-t-elle. Le propriétaire la force alors à signer un papier stipulant qu’elle et sa famille quitteront les lieux en août 2017.

« Finalement, ce n’était pas vrai, mon mari ne l’avait jamais touché, souffle-t-elle. Je suis allée à la police, mais ils n’ont rien pu faire. » Entre temps la jeune femme divorce et perd son emploi. « Je me suis retrouvée dans un engrenage », murmure-t-elle.

L’été 2017 arrive et Vanessa n’a toujours pas trouvé d’autre logement malgré la menace qui pèse sur elle. Alors qu’elle est en vacance, son propriétaire pénètre son appartement, le vide de fond en comble et change les serrures. « Il a pris jusqu’à la balayette des toilettes. Il ne m’a laissé que la tringle des rideaux. »

« Je suis passée du statut de locataire, au statut d’occupante. »

La jeune femme paye près de 500 euros pour refaire les serrures à son tour et remeuble tant bien que mal son appartement. Elle porte plainte, mais sans suite. De son côté, le propriétaire l’assigne en justice en septembre 2017 et obtient son expulsion. « Je suis passée du statut de locataire, au statut d’occupante. »

Au RSA, elle ne peut plus payer son loyer. Jusqu’alors, elle était protégée par la trêve hivernale. « Mais à partir du 6 avril, je ne sais pas trop ce qu’il peut se passer, glisse-t-elle, inquiète. Je n’ai nulle part ou aller. » Avant de réfléchir. « Le pire ce que je ne reste pas là pour le faire chier. Si je pouvais partir je partirais « 

Elle secoue la tête. « Mais c’est un engrenage là aussi. Je ne peux pas me faire recommander, je n’ai pas de quittance, pas de travail. Franchement si j’avais su, je n’aurais pas fait de demande de logement social, j’aurais tenté d’acheter un appartement. »

« Je ne pourrai aller nulle part ailleurs pour le même prix »

Peu, voire aucun logement du parc locatif parisien n’est à l’abri des expulsions. Bernard* habite dans un hôtel social du 20e arrondissement de Paris. L’immeuble a été entièrement racheté en décembre de l’année passée. Le nouveau propriétaire veut se séparer des locataires pour réhabiliter et revendre l’immeuble. « Enfin je crois, il n’a pas dit grand chose. »

Ce sexagénaire à casquette plate y habite depuis des années. Là aussi, il subit un harcèlement du nouveau maître des lieux. « Il met la radio à fond dans les appartements inoccupés, il fait aboyer son chien. Cette nuit, il m’a réveillé à 1h30 du matin. » Pourtant, Bernard paye son loyer. Une somme assez modique mais c’est la seule qu’il peut mettre. « Je ne pourrai aller nulle part ailleurs pour le même prix, sinon je ne m’en sors pas. » Le vieil homme est très inquiet. « Avec la fin de la trêve hivernal, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Si je suis expulsé, je vais dans la rue. »

*les prénoms ont été modifiés


Pierre Bafoil – Les Inrocks – titre original : « Fin de la trêve hivernale : « Si je suis expulsé, je vais dans la rue » » – Source (extrait)