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Dans cette lettre aux Français, cet éditorialiste comorien, très remonté, dénonce la responsabilité de la France, accusée d’avoir annexé la quatrième île comorienne.

Imaginez, une seconde, ce que serait le monde si chaque pays, parce que très puissant, pouvait, depuis son assemblée nationale, s’approprier “légalement” un territoire appartenant à autrui et s’y installer en lançant : “Ah, je ne vous l’avais pas dit ? Désolé, mais au nom de ma loi, une partie de votre pays est, désormais, à moi.” Malheureusement, ce pays, c’est le vôtre.

En parlant des événements actuels sur l’île comorienne de Mayotte occupée par la France, il n’est pas utile de vous surcharger de considérations géographiques, culturelles et historiques de longue date. Je vais donc juste vous parler de droit et d’évidence. Précisément, de “décolonisation inachevée”, tout simplement parce que c’est de cela qu’il s’agit.

Vous le savez, votre pays a été, et est encore, un pays colonial. Il avait, notamment, colonisé mon pays [en 1886], les Comores, en tant qu’archipel composé de quatre îles : Mayotte, Anjouan, Mohéli et Grande Comore. Quand les Comores ont voulu accéder à l’indépendance [obtenue en 1975], l’État colonial français a décidé qu’il allait organiser un référendum pour savoir si nous, Comoriens, voulions que notre pays nous revienne, ou s’il continuait à lui appartenir. À l’issue du vote [le 22 décembre 1974], 95 % des habitants ont voté oui à l’indépendance.

L’unité brisée des quatre îles des Comores

Au moment de traduire les résultats du scrutin en réalité, votre pays a dit, d’autorité : “Je ne vous l’avais pas dit, certes ce n’est pas dans les accords signés ensemble, mais on va juger les résultats île par île.” La France a enchaîné : “Ah, sur une partie de votre territoire, l’île de Mayotte, les habitants ont voté à 65 % pour le ‘non’. Donc je vais la garder pour moi.”

Pour bien comprendre, c’est comme si lors du référendum, chez vous, pour l’avènement de la Ve République [le 28 septembre 1958], le juge constitutionnel français avait conclu : “Comme 17,40 % de la population ont voté non, alors la constitution de la Ve République ne va pas leur être appliquée.”

Je vous épargne le récit des méthodes à la limite de la barbarie auxquelles ont eu recours vos services secrets pour parvenir à ce “vote négatif” à Mayotte. Sentant venir ce coup, l’Organisation des Nations unies (ONU) avait, [quelques jours] avant le scrutin, mis en garde la France en lui demandant de faire en sorte que “l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores soient respectées”, comme le veulent les règles et les usages. Ce que votre pays a ignoré royalement. [Depuis, la France a été condamnée une vingtaine de fois par l’Assemblée générale de l’ONU].

L’“occupation française” de Mayotte condamnée par l’ONU

Cependant, sur la base d’une résolution parrainée par l’Union africaine [résolution 376], les Comores ont été admises à l’ONU, sur la base du droit, [le 12 novembre] 1975, en tant que pays composé des quatre îles. Ce jour-là, la France n’a pas voté contre cette résolution du Conseil de sécurité de l’Onu au sein duquel, pourtant, elle dispose d’un droit de veto. Et c’était logique. Croyez-vous vraiment que la France se serait abstenue si elle avait cru, une seconde, que cette partie du territoire de mon pays était sienne ?

Mais, malgré cette reconnaissance internationale, la France, alors quatrième puissance mondiale, s’est installée d’autorité à Mayotte, et cela dure depuis quarante-deux ans. Elle y fait prévaloir un tas de “référendums” (qu’elle conçoit, mène et juge toute seule, évidemment) à son avantage. À ce jour, elle est la seule et unique puissance coloniale à avoir agi de la sorte. C’est du jamais-vu.

Dans sa fuite en avant, votre pays impose, d’autorité, en 1995, un visa d’entrée aux autres Comoriens sur le territoire comorien qu’il occupe, l’île de Mayotte. C’est le tristement célèbre “visa Balladur” [du nom du Premier ministre français de 1993 à 1995]. En 2009, il enchaîne par un “référendum” à l’issue duquel il déclare que, désormais, le territoire qu’il occupe est, tout simplement, devenu un département français, le “101e”, précise-t-il [le “oui” l’a emporté à 95 %].

Des “clandestins” dans leur propre pays ?

Ne croyez-vous pas, en effet, que ce serait un peu trop facile si un pays, parce que plus puissant qu’un autre, pouvait organiser des élections sur le territoire de cet autre, déclarer qu’il les a gagnées, que désormais ce territoire lui appartient et qu’il n’y a qu’à passer à autre chose ?

En même temps, aux Comores, la France s’est ingéniée à fomenter des putschs, a fait assassiner ou déporter pas moins de quatre présidents comoriens et a entretenu un long mouvement séparatiste qui a profondément terni l’image du pays. Et à Mayotte, elle a révisé les manuels d’histoire destinés aux enfants et injecte des millions d’euros sur cette partie de notre territoire. Elle est parvenue, ainsi, formidablement bien, à nourrir le dégoût et la haine des habitants de la partie occupée pour leurs concitoyens de l’autre partie.

Aujourd’hui encore, les forces françaises installées illégalement dans cette île empêchent, par la force, les Comoriens des autres parties de notre territoire (Anjouan, Mohéli et Grande Comore) de s’y rendre. Ceux qui y parviennent, malgré tout, sont traités de “clandestins”, raflés et renvoyés de force sur ces autres parties. [Le 21 mars, Moroni a riposté aux expulsions de Comoriens “sans papiers” de Mayotte par la France en refusant le retour de ses citoyens refoulés.]

15 000 morts noyés depuis 1995

Dans cette odyssée, depuis 1995, près de 15 000 de mes compatriotes sont morts noyés pour le seul tort, donc, d’avoir voulu se déplacer d’un point à un autre de leur pays. Dans l’absolu, c’est exactement comme si, en vingt-trois ans, 15 000 Français étaient morts juste en voulant passer du nord au sud de la France.

Rien que pour cela, si elle ne disposait pas du droit de veto à l’ONU, la France serait condamnée par le Tribunal pénal international (TPI) pour “transfert forcé de population” [d’un “territoire où des personnes se trouvent légalement”, en référence à l’article 7 du statut de Rome de la CPI]. Autrement dit, votre pays serait poursuivi pour “crime contre l’humanité”.

[…]


Hassane Moindjié –  Courrier international –  Titre original : « Vu des Comores. Crise à Mayotte : “la France doit cesser d’occuper mon pays !” Source (Extrait)