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Aux Etats-Unis et en Europe, on présentait la lutte contre le terrorisme islamiste comme une priorité stratégique. On assurait qu’il s’agissait d’une  » guerre  » à mener sur tous les fronts. La menace était jugée  » existentielle « . Nos alliés dans ce combat seraient nos frères d’armes. On ne les oublierait pas, juré, promis. C’était hier.

Entre-temps, l’EI a été défait, en tout cas singulièrement affaibli, chassé de Mossoul et de Rakka. Soulagement en Europe et aux États-Unis. On peut passer à autre chose.

Aujourd’hui, la Turquie occupe le nord-ouest de la Syrie. Notre alliée de l’OTAN y traque les Kurdes, nos alliés de la lutte contre l’EI. Dans le chaos des guerres syriennes, les 2 à 3 millions de Kurdes de Syrie, sous la houlette du parti PYD, se sont taillé une région autonome le long de la frontière avec la Turquie. Ils l’appellent le Rojava. Le PYD est proche du PKK – les autonomistes kurdes de Turquie, en guerre contre Ankara depuis quarante ans –, que les États-Unis et les Européens considèrent comme une organisation terroriste, non sans quelque raison. Une étonnante équipée

L’armée turque ne veut pas que le Rojava serve de base arrière au PKK, même si aucune attaque contre la Turquie n’a été lancée depuis la Syrie. Elle entend démanteler le Rojava. Elle a le feu vert de la Russie, qui laisse l’aviation turque bombarder les villages kurdes.

Sur le terrain, […] pour casser du Kurde, se trouve constituée une étonnante équipée : la Russie, ennemie de l’OTAN, la Turquie, membre de l’OTAN, et une vaste soldatesque islamiste, en principe ennemie des Russes… Le PYD a des tendances autocratiques. Ne voulant pas se mêler de l’affrontement entre Damas et la rébellion syrienne, il a pactisé ici et là avec Bachar Al-Assad.

Mais ce sont les femmes et les hommes du PYD qui ont libéré tout le nord-ouest syrien de la présence de l’EI. Sans ces combattants admirables, l’aviation américaine n’aurait pas suffi pour prendre Rakka. Sans eux, qui sont intervenus aussi en Irak, les yézidis du mont Sinjar auraient été massacrés jusqu’au dernier. Les Kurdes ont été l’instrument au sol de la défaite de l’EI en Syrie.

Dans cette bataille, ils ont perdu des centaines de combattants. Les Etats-Unis vont-ils laisser la Turquie pousser plus avant et attaquer les cantons Est du Rojava, là où se trouve le gros des troupes du PYD, appuyées par des forces spéciales américaines ? Washington et les pays de l’UE vont-ils faire pression sur Ankara ou laisser les Kurdes seuls face à l’armée turque et aux islamistes ?

En Irak comme en Syrie, les Kurdes ont été au premier plan de la lutte contre l’EI. Historiquement, ils ont toujours été victimes du cynisme des grandes puissances. Faut-il vraiment qu’il en aille encore ainsi ? Une fois de plus


Alain Frachon, Institut Kurde de Paris (lecture libre) –l’article est aussi paru dans « Le Monde » – Titre original « Les Kurdes face à la trahison » – Source (Extrait)