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Que la pensée complotiste soit le propre en tout premier lieu des hommes de pouvoir, c’est-à-dire des professionnels du complot, la chose n’a évidemment rien que de très logique (1).

Au rang de l’égarement passionnel d’État, l’affaire Tarnac aura donc fait quelques démonstrations à grand spectacle, et en particulier celle que la raison d’État peut ignorer toute rationalité.

Calculerait-elle a minima, elle aurait arrêté les frais depuis belle lurette. Mais autre chose se tient là qui nourrit l’aveuglement au désastre : le point d’honneur.

Mal placé la plupart du temps, le point d’honneur en général, ici celui de l’État, c’est l’insistance pour le pire : maintenir pour maintenir, comme si, tout le reste écroulé, il n’y avait plus que soi à maintenir, s’il le faut jusqu’au bout de l’erreur, et à la fin contre ses propres intérêts bien compris, entièrement colonisés par l’intérêt passionnel de la face.

[…] Comme on sait, il y a un parquet, et puis des juges, des intérêts de carrière, mélangés à des dispositions objectivement accordées à celles du maître, etc., des choses sur lesquelles on peut compter C’est bien là l’espace du dernier calcul de la raison d’État dans cette affaire : que la roulette tourne comme il faut, si besoin est en l’arrêtant d’un coup de sabot sur le rouge. […]

Justice de crise, justice d’ordre

Il n’y a même pas à prendre beaucoup de recul pour apercevoir l’enchaînement contemporain des choses qui a conduit la justice à volatiliser ce qu’il lui restait de crédit. La crise « financière » de 2008, puis européenne, a vraiment tout secoué. Politiques indifférenciés, éditocrates, experts, tous y ont sombré. Ça n’empêche pas qu’ils soient tous toujours là, inamovibles tels des berniques, mais ils ne se parlent plus que les uns aux autres sur leurs plateaux, c’est-à-dire dans le vide.

Au dehors, la parole autorisée ne tient plus personne. Parmi tous ceux qui ont cessé de les écouter, il y en a qui, entravés par trop de liens, CDI à ne pas perdre, crédit, etc., ruminent tête baissée, et d’autres qui, n’ayant plus grand-chose à perdre, trouvent tout à gagner à la relever. Or le propre d’une situation de crise c’est de faire croître le nombre de ces derniers.

Avec sa liberté de roue dentée, la presse mainstream a toujours pour premier mouvement celui de la pensée d’État (s’il lui arrive de se reprendre) : les « agitateurs » sont une marge – des « radicaux » isolés. Ce que cette presse est constitutionnellement incapable de voir, c’est que la singularité exprime toute la structure : s’il y a ces « agités »-là, dans ce nombre-là, et avec cette radicalité-là, c’est que « derrière » ou « dessous », ça s’est déplacé et, d’une certaine manière, ça pousse.

C’était bien, en passant, la formidable nouveauté du cortège de tête des manifestations de 2016 : un mélange de gens d’origines et de dispositions très variées, notamment sous le rapport de la confrontation avec la police, où les plus actifs étaient comme des poissons dans l’eau au milieu de tous les autres qui, eux-mêmes, quoique ne passant pas au jet de bouteille, observaient les lanceurs avec une tacite approbation – et même une réelle sympathie.

C’est bien aussi ce qui s’est passé à Notre-Dame des Landes où le « zadiste » est tout sauf un type homogène. Comme le Quai de Valmy, Tarnac est la pointe d’un déplacement d’ensemble. Il est bien possible qu’à une extrémité, on ne suive pas ce qui se passe à l’autre. Il reste malgré tout que l’avancée de la pointe est le signe d’une masse « en travail ».

Bref, dans la tension générale d’une crise aussi profonde, il est logique que des pointes sortent de partout. Et ceci d’autant plus que la faillite écrasante de tous les médiateurs, institutions politiques irréversiblement nécrosées, médias du capital, experts de service, tous en plein retour vers le futur, à touiller de nouveau les années 1980, le ruissellement de Reagan, les privatisations ferroviaires de Thatcher, tous ces médiateurs ne médiatisant plus rien, il n’y a plus aucun autre lieu de contestation sérieuse que le dehors – celui de la rue, d’une zone à défendre, ou d’autres espaces pour expérimenter d’autres choses.

Alors l’appareil d’État n’en finit plus de courir après les pointes, croyant pouvoir empêcher qu’elles ne se multiplient en les tapant les unes après les autres – produisant au passage l’effet exactement inverse. Pour une part croissante de son activité, la justice est devenue une justice de la contestation politique. C’est-à-dire, par contraction, une justice politique. Et, partant, autre chose que la justice.

On sait depuis longtemps, depuis Foucault au moins, que la justice n’est pas principalement l’affaire de la justice. Son affaire, c’est l’ordre – l’ordre social : « Il faut défendre la société » (2). De ce point de vue, la logique fonctionnelle – la logique tout court – faisant son œuvre, elle est, littéralement parlant, une force de l’ordre. Il n’y a donc pas trop à s’étonner du parti systématique qu’elle prend pour la police toutes les fois où cette dernière se trouve impliquée, voire partie civile. […]

À quelque chose malheur étant bon, la succession des procès de la contestation, dont celui de Tarnac s’annonce déjà comme spécialement haut en couleurs, n’en finit pas de donner à penser. Et comme en effet il est plus urgent que jamais de « dresser le tableau », une journée de débats organisée le 25 mars devrait exposer l’effarante variété des cas d’injustice de la justice d’ordre : depuis l’intimidation de la contestation de rue jusqu’à la répression de l’action syndicale, en passant bien sûr par l’abîme judiciaire des banlieues (3).

[…] … à quoi la justice se voue-t-elle , c’est bien toute la question qui est posée ici ? À son idée éponyme, ou à autre chose ? Toutes les fois qu’elle prend trop outrageusement le parti d’« autre chose », elle se diminue, précisément par l’irrespect manifeste de l’idée qui lui donne son nom. Toutes les fois où la justice est le bras non de la justice mais de l’État et de sa raison, elle s’abaisse elle-même. C’est pourquoi dans l’affaire de Tarnac, il n’y a que de mauvaises issues pour l’État – et qu’il aurait dû renoncer depuis longtemps. Car de deux choses l’une : soit l’État perd, soit il l’emporte, mais alors si visiblement par l’effet d’une justice d’État que cette justice sera symboliquement nulle et non avenue, à plus forte raison dans le contexte général de délégitimation d’une justice d’intimidation. Perdre judiciairement ou perdre symboliquement, voilà l’alternative où l’irrationnelle raison d’État a jeté l’Etat.

Dans ces conditions, l’institution judiciaire devrait refaire ses comptes. Rester collée à l’État, c’est s’en rendre solidaire dans le désastre. Pour une fois l’intérêt bien compris commande de retourner à l’idéal. Or, et c’est bien d’une certaine manière ce que prouvait l’affaire de Loïc Canitrot, toute idée de justice autonome n’est pas morte dans l’institution judiciaire. Il reste peut-être bien quelques magistrats pour qui l’idée de jugement de justice conserve un sens, où précisément situer quelque chose comme le point d’honneur de la justice.

Évidemment, servi par des individus concrets, le point d’honneur doit composer avec leurs intérêts concrets – institutionnels, de carrière, etc. Mais après tout, ce point d’honneur existe pour eux également à l’état d’intérêt – s’il est seulement symbolique. Si donc il y a un coin à mettre quelque part, ça n’est peut-être pas tant entre la justice prise d’un bloc et la population, mais pour élargir une fissure interne à la justice elle-même, entre la justice d’État et la justice de justice. Disons que ce serait la dernière des hypothèses favorables – après toutes les révisions commandées par la lucidité. Après quoi il n’y aura plus qu’à, non pas abandonner toute espérance, mais juste tirer un trait – l’espérance, heureusement, elle est ailleurs.


Frédéric Lordon – Le blog du monde Diplomatique – Source (Extrait)


 

  1. Voir Frédéric Lordon, « Le complotisme de l’anti-complotisme», Le Monde Diplomatique, octobre 2017 (j’en profite ici pour rétablir le titre exact, déformé par une regrettable erreur d’édition en « Le complot des anti-complotistes »).
  2. Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Cours au Collège de France, année 1976, Gallimard Seuil, 1997.
  3. Journée « Farce doit rester à la justice. La violence quotidienne d’une institution », Bourse du travail de Saint-Denis, dimanche 25 mars 2018, de 10h à 19h.