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Un peu d’introspection ne fait pas de mal et le texte ci-dessous mérite quelques cogitations. MC

 

L’autorité devenue exclusive des droits de l’homme simultanément excite et entrave notre faculté de juger.(…)

Pris en tenailles entre d’une part la diversité sans règle des cultures, d’autre part la liberté sans loi des droits humains, nous n’avons plus de point d’appui fiable pour exercer le jugement pratique. (…)

Les règles publiques comme les conduites privées sont tenues de reconnaître et de faire apparaître qu’aucun de ces caractères (le sexe, l’âge, les formes de vie) ne résulte d’une détermination naturelle ni ne peut se prévaloir de l’autorité de la nature. Cette recomposition du monde humain est présentée comme la concrétisation des droits humains compris dans leurs dernières conséquences, et bien sûr comme l’accomplissement ultime de la liberté puisque chacun est désormais autorisé et encouragé à composer librement le bouquet de caractères constituant l’humanité qu’il s’est choisie (…) au nom des droits humains.

La loi chargée de nier la loi

L’État moderne entend régler un monde humain qui se croit ou se veut sans loi ni règle. (…)

À cette entreprise sans espoir sinon sans conséquence, nous avons donné l’apparence avantageuse d’une heureuse redéfinition de la loi, celle-ci consistant désormais non à fixer les meilleures règles ou le meilleur régime, mais à protéger, garantir et promouvoir les droits constitutifs de la liberté naturelle. (…)

La loi désormais se propose de donner aux sociétaires les seuls commandements qui leur sont nécessaires pour mener une vie sans loi. (…)

Nous avons chargé la loi politique d’être autre chose et finalement le contraire d’une loi ; nous avons chargé la loi politique d’agir contre son essence de loi, une essence pourtant dont elle ne peut se défaire. (…)

Le « j’y ai droit » (À partir du « moment 68») toutes les grandes institutions (…] eurent à affronter une contestation radicale de leur légitimité propre et de leur sens intérieur. Ce n’était pas seulement que leurs membres manifestèrent un désir de plus en plus vif d’en relâcher et éventuellement d’en supprimer les règles. (…)

Le mouvement vint aussi de l’extérieur, ou plutôt il visait à effacer la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, entre la société, les nations et l’humanité. La souveraineté illimitée des droits individuels devint l’argument sans réplique de quiconque voulait s’en prévaloir contre les règles et le sens de l’institution quelle qu’elle soit. C’est ainsi que le législateur et le juge français, en rejetant le principe de la sélection à l’entrée de l’université, tendirent à priver de son sens et de sa substance ce qui est sans doute l’institution la plus utile et la plus juste, ou la plus noble, qu’ait produite ou refondée la politique moderne. (…)

C’est ainsi qu’au nom du principe des droits humains, on veut interdire aux nations de prendre les lois qu’elles jugeraient éventuellement utiles ou nécessaires pour préserver ou encourager la vie et l’éducation communes qui donnent à chacune sa physionomie et sa raison d’être. (…)

Ce n’est plus aux cités de déterminer qui sera citoyen et à quelles conditions, puisque chacun désormais est supposé avoir le droit de devenir citoyen de la cité qu’il choisit. Quelle que soit l’ institution, pourrait-on dire, tout individu a le droit inconditionnel d’ en devenir membre – inconditionnel, c’ est-à-dire sans avoir à se soumettre aux règles spécifiques – à la « loi » – qui règlent la vie de cette institution, ou en ne s’ y soumettant que de la manière la plus approximative et pour ainsi dire la plus dédaigneuse. (…)

Qu’il s’agisse de la nation, de la famille ou de l’université, l’institution ne saurait légitimement opposer sa règle à l’individu qui invoque son désir ou son droit, les deux tendant à se confondre désormais (…)

[La] séparation de l’intime ou du privé, du commun ou du public, est mise à mal lorsque le rapport à soi, sous ses différentes modalités, est installé dans la lumière publique, lorsqu’on le force pour ainsi dire à occuper l’espace public. Dès lors en effet, celui-ci est de moins en moins accueillant ou disponible pour l’action et l’institution qui, en tant que telles, sont indifférentes au « sentiment de soi » des sujets. (…)

L’action et l’institution ne trouvent plus guère d’appui dans une atmosphère sociale saturée par la revendication subjective de ceux qui réclament la reconnaissance non de ce qu’ils font mais de ce qu’ils sont. Au lieu que l’énergie sociale soit dépensée principalement pour « sortir de soi », pour entrer dans des activités partagées et participer à la chose commune, une partie croissante en est détournée pour faire valoir le sentiment pourtant incommunicable de l’individu-vivant, du je sentant ou sensible. (…)

Si nous fermons un instant nos oreilles à la suggestion sans cesse susurrée de laissez-faire, laissez-passer, si nous nous efforçons d’être attentifs à la vie pratique telle que nous pouvons l’observer en nous et hors de nous, nous percevrons que toute action est au moins tendanciellement ou implicitement commandante ou commandée. (…)


Un article de Pierre Manent, paru dans « Le Figaro » intilulé : « Les droits individuels règnent sans partage jusqu’à faire périr l’idée du bien commun »  – D’après des extraits choisis et présentés par Guillaume Perrault : « la loi naturelle et les droits de l’homme » par Pierre Manent, PUF, 134 p., 22 €, en librairie le 14 mars 2018 – Source (Court extrait)