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Il ne faudrait pas perdre de vue que le but de l’école, le collège et l’université sont avant tout des lieux où s’acquiert à la fois le savoir mais aussi la socialisation.

Dans cet esprit, si l’école se donne uniquement pour orientation de former de futurs travailleurs, les programmes scolaires éviteront toutes cultures générales, d’études de textes engageant à la réflexion personnelle.

Avant de penser nos enfants « d’utiles » travailleurs, agissons pour qu’ils aient une culture generale leur permettant la reflexion,  il sera toujours  temps de les préparer à « entrer dans le monde actif », invitons plutôt nos enfants à découvrir le plaisir que procure le fait d’apprendre.

[…] … Cette réforme [sur les lycées professionnels entre autres], dont aujourd’hui en France tout le monde semble s’accorder à lui trouver une incertaine nécessité, n’est pas seulement le prolongement d’une pensée nuisible qui, depuis des siècles, tente d’en finir avec la joie du savoir, elle me semble aussi dévoiler le plus clairement possible ce que la politique professionnelle a de plus pervers et de plus mensonger.

Le gouvernement propose, pour changer l’école, tout un tas de mesures dont l’un des principaux buts est de “favoriser l’insertion”, de “réduire les inégalités”. Selon le ministre de l’Education, l’école devrait, je cite, “compenser l’inégalité des chances”. L’éducation, à ses yeux, n’a donc pas seulement cessé d’être cet amusement qui pourrait faire découvrir le plaisir d’apprendre, la joie de savoir (c’est‑à‑dire ce qui forme une culture) mais elle a pour but de rectifier ce qui fonde le système politique qu’on subit. […]

Je ne sais pas comment fait Jean‑Michel Blanquer pour s’asseoir tous les mercredis à une table où, autour de lui, tout un tas de ministres s’acharnent ouvertement, à travers d’autres réformes (réforme fiscale, réforme des lois migratoires, réforme du travail), à accroître les inégalités.

Quelle singulière règle, quel singulier arrangement, lui interdit‑il de demander à ses collègues d’avoir un tant soit peu de suite dans leurs idées et, puisqu’on lui demande à lui de réduire l’inégalité des chances, c’est‑à‑dire de remédier à l’inégalité sociale, de commencer par ne pas la creuser ? Ignore-t-il que la première chose à faire pour compenser l’inégalité des chances est de mieux répartir les richesses et d’accueillir l’autre plutôt que de l’expulser ? […]

Lorsque j’étais au lycée, dans les années 1970 justement, les bons élèves passaient le bac C, les mauvais le bac A et les moyens le bac D. Les bons élèves faisaient surtout des mathématiques et aspiraient à devenir scientifiques, les mauvais faisaient surtout de la philosophie et aspiraient à rester paresseux, et les moyens faisaient surtout de la physique et de la chimie et aspiraient à devenir médecins.

Aujourd’hui, les bacs C et A ont été modifiés en bacs S et L – et les élèves moyens, au lieu de se consacrer surtout à la physique et à la chimie, se consacrent principalement à l’économie. Il n’est pas anodin que des sciences fondamentales, qui ouvrent à une vision du monde qui nous fait rêver de le modifier, aient été remplacées par une discipline accessoire qui nous enseigne à “gérer” l’impossibilité de l’améliorer. Et cette discipline accessoire, dont on pouvait déjà discuter l’utilité lorsqu’elle était associée aux autres sciences sociales, il est question de la rendre souveraine… […]

Chaque réforme de l’éducation depuis des décennies, et celle qu’on nous propose aujourd’hui davantage, fait un pas en avant vers cet abîme sans nom où, à force de se spécialiser, on connaîtra tout sur rien.


D’après un texte de Santiago Amigorena, paru dans les Inrocks sous le titre de « Lettre ouverte au ministre de l’éducation nationale ». – Source (extrait)