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Comment expliquer la reproduction sociale?

Que vous prépariez un bac ES, le concours commun des IEP ou un autre concours Sciences-Po, ou tout simplement que vous souhaitiez étendre vos connaissances, ce dialogue imaginaire entre un prof [Bastien] et ses élèves vous aidera à comprendre une notion importante en économie ou en sociologie, en moins de 3 minutes. Aujourd’hui, avec Bourdieu et Boudon  deux visions de la reproduction sociale

Bastien est concentré. Il aime faire ce cours, mais il sait que le premier point est technique, et on y perd beaucoup d’élèves.

–  On parle de reproduction sociale, d’inertie, de viscosité sociale, est-ce à dire qu’il n’y a quasiment pas de mobilité ? N’est-ce pas Lucas, qui lui est un peu trop mobile à mon goût ?

  • C’est vrai qu’on peut se poser la question, concède hésitant, Lucas.

–  Allez, on va regarder cette vidéo sur les tables qui permettent de mesurer la mobilité. Oh ! Qu’est-ce qui se passe ?

  • Monsieur, panne d’électricité comme ce matin. Deux heures, pour que ça revienne.

Bastien en a eu vent, et ronchonne, déçu surtout d’être privé de café à la pause.

–  Bon, ce n’est pas très grave, vous verrez la vidéo chez vous. On va tricher un peu, et résumer les principaux points avec Kévin, qui l’a déjà analysée l’an dernier.

  • Monsieur, c’est pas sympa de rappeler que je redouble.

–  Mais, non ne voyez pas les choses ainsi. Nous sommes dans la panade, et je m’appuie sur votre expérience, pour nous en sortir. Je me souviens que vous étiez à l’aise sur la question. S’il vous plaît, à partir de la table du livre, présentez à vos camarades les principaux points à retenir. Déjà, il faut regarder en priorité la diagonale, c’est là qu’on a le père et le fils dans la même catégorie sociale. Donc, si les chiffres sont extrêmement élevés sur la diagonale, cela veut dire qu’il n’y pas de mobilité, le fils a la même position sociale que le père. Et que constate-ton ?

  • –  Que les chiffres ne sont pas si élevés, ce qui veut dire que beaucoup de fils (les 2/3) ne sont pas dans la CSP du père.

–  Très bien, que pouvez-vous nous dire de plus ?

  • La fluidité sociale progresse légèrement, par contre, les trajets sociaux sont courts.

–  C’est vrai, on parle de mobilité de proximité. Les fils d’ouvriers sont plus employés ou professions intermédiaires que cadres supérieurs. Merci Kévin.

De fait,  Kévin n’est pas mécontent que la défaillance électrique l’ait mis en lumière.

–  Bon, voyons une des deux grandes explications, de cette tendance à la reproduction sociale, avec Bourdieu.

  • Celui de l’habitus et du capital culturel ?

–  Tout à fait. Il ne sous-estime pas l’importance de la famille, puisqu’elle dote plus ou moins généreusement les enfants en capital économique [les ressources financières], en capital social [le réseau relationnel] et en capital culturel [ensemble des ressources culturelles, c’est-à-dire, savoirs, savoir-faire, culture générale et qui diffèrent selon le milieu social], mais c’est à l’école que cela se joue.

  • Faudra apprendre tout ça ?

–  Bien sûr. Une question clé est : comment une société attribue les postes aux générations qui prennent le relais des anciennes, et en particulier, les postes les plus gratifiants ? En schématisant, avant la révolution, c’était par la naissance ; l’aristocratie ne partageait pas son pouvoir. Depuis la révolution, l’école républicaine joue un rôle majeur. Il n’empêche que les élites veulent maintenir leurs privilèges, et faire en sorte que leurs rejetons…

  • Rejetons ?

–  Oui, leurs enfants soient les mieux placés. Bourdieu dit que l’élite a réussi à imposer sa culture, comme étant la culture légitime, la « bonne »culture. Avec la complicité souvent involontaire des professeurs (fraction dominée de la classe dominante, dit-il), on enseigne, et on évalue ce que les enfants de l’élite maîtrisent mieux par leur capital culturel, par leur habitus de classe (dispositions intériorisées au sein du milieu social, et qui vont orienter les pratiques quotidiennes ; un peu comme si les enfants avaient le logiciel le plus adapté aux études]. Quoi Lucas ?

  • C’est dégoûtant, on bosse et la course est faussée. C’est déprimant ; tiens la lumière revient dit Lucas,  dont le dégoût semble s’être tout à coup évaporé.

–  Revient, et repart aussitôt, dit Bastien qui voit s’éloigner la tasse de café furtivement apparue. Attention, c’est le point du vue de Bourdieu.

  • Et celui de Bourdon, il est déprimant aussi demande Ludivine ?

–  Le bourdon, c’est déprimant, mais nous allons évoquer celui de Raymond Boudon, pas bourdon … qui de fait, est assez déprimant aussi.

Un surveillant interrompt le cours, pour dire de ne pas s’inquiéter, que c’est juste une coupure d’électricité. Bastien allait faire une remarque caustique, mais il se retient. Dans une période d’attentats, il faut sûrement rassurer.

–  Bon, Boudon, a une autre démarche que celle de Bourdieu. Il ne veut pas d’analyse globalisante, insistant sur les déterminismes, les pesanteurs structurelles. Certes, il ne ne nie pas les résultats décevants d’une école qui ne parvient pas à réduire les inégalités, mais il les explique autrement. Il met en avant les stratégies familiales. Il privilégie la démarche individualiste. Des êtres rationnels (homo-oeconomicus en économie, homo-sociologicus ici) soupèsent les avantages, inconvénients et risques. Si les familles moins aisées hésitent à prolonger les études de leurs enfants, ou à viser les plus ambitieuses, c’est qu’elles craignent le coût d’un échec, elles s’autocensurent, contrairement aux familles aisées. De plus, les secondes connaissent mieux les ramifications, les aiguillages d’un système complexe. D’autre part, la rentabilité ou le rendement si on préfère du diplôme décroît (c’est le paradoxe d’Anderson). Boudon parle d’une inflation des diplômes, de leur dévalorisation, autant d’obstacles pour lutter contre la reproduction sociale.

  • C’est vrai monsieur, c’est déprimant aussi.

–  Je ne veux pas que vous restiez sur une impression si négative. Il y a des travaux plus récents qui veulent dépasser ces interprétations trop générales, sans les rejeter pour autant. On voit fleurir des travaux sur les politiques éducatives, sur la mobilisation des équipes pédagogiques, sur la formation des maîtres, sur leur impact personnel sur les élèves, sans parler des travaux des neurosciences qui cherchent à comprendre, comment fonctionne le cerveau, quels sont les mécanismes de l’apprentissage, pour mieux tenir compte de la diversité des élèves.

  • Et alors, on a plus de solutions pour lutter contre la reproduction sociale?

Bastien doit concéder :

–  On avance à petits pas. Enfin, n’oubliez pas que la sociologie étudie des régularités, des phénomènes de masse, et en aucun cas, elle ne prédit votre cas personnel. Votre vie n’est pas écrite, c’est à vous de le faire, y compris, si vous avez l’impression que vous avez plus ou moins d’atouts ou de handicaps. Soyez combatifs, déterminés, mais pas prédéterminés.

Bastien regrette de ne pas prononcer ces mots avec plus d’emphase, et de détermination, mais il est préoccupé par cette pause-café, sans café. Un éclair tout d’un coup, il a dans son casier des dosettes lyophilisées, il suffit de chauffer l’eau avec …. la bouilloire électrique ; damned !


Claude Garcia, professeur de SES – Le blog du Monde – titre original « Comment expliquer la reproduction sociale? » – Source