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Dans le cadre du « faut tout connaitre pour ne pas mourir idiote-idiot » osons un peu d’audace (ou beaucoup selon les personnes et « besoins ») … avec cet article qui changera un peu  des articles plus « politiques ».  MC

Au deuxième étage du Grand Amour Hôtel, rue de la Fidélité, dans le Xe arrondissement de Paris, la DJ Piu Piu nous accueille en peignoir de soie. Elle me tend un casque audio dans un sourire, sans un mot.

Une voix féminine s’enclenche, me donne le contexte : un couple vous a trouvée très « sexe » en bas, au bar, et vous a donc invitée à partager un plan […] Comme je n’ai pas froid aux yeux, j’ai bien entendu accepté.  Avec moi il y aura, une inconnue prénommée Laura, qui participe à la même expérience. Une fois dans la chambre, installées côte à côte sur le lit blanc face à un grand miroir, un nouveau casque audio nous est tendu. Piu Piu nous laisse seules. Je décide de m’allonger, certainement attirée par la couette molletonnée. Laura fait de même. Je ferme les yeux.

Soudain, la porte s’ouvre. Un homme et une femme pénètrent dans la chambre. Ils rient, ils s’embrassent. J’entends leurs baisers mouillés, leurs corps qui se pressent. J’ouvre les yeux. Il n’y a personne d’autre que Laura et moi.

C’est là tout le principe du son binaural, dispositif technique au cœur de l’Imaginary Porn Experience, événement pensé et organisé par la DJ Piu Piu (également chroniqueuse sur Rinse France et Nova), la réalisatrice de films porno féministes Olympe de G. et l’artiste sonore Antoine Bertin. Le son binau-quoi ? Il s’agit de reproduire notre écoute « naturelle », qui se fait en 3D.

Autour de vous, là maintenant, 1 000 sons pénètrent votre oreille qui les digère de façon spatiale. Peut-être une conversation au loin, la mastication d’un chewing-gum plus près, un chien qui aboie là-bas sur votre gauche, etc. Le son binaural, qui ne s’écoute qu’au casque et, donc, en numérique, spatialise le son et nous fait donc croire que tel son que l’on entend dans notre casque vient de notre gauche, de derrière, etc. Si cette explication ne veut toujours rien dire pour vous, écoutez le fichier ci-dessous, l’un des exemples les plus célèbres de son binaural :

Les trois artistes ont appliqué cette technique au porno. Le principe est simple : équipée de micros spéciaux, Olympe de G. a enregistré dans cette même chambre du Grand Amour Hôtel où nous sommes assises, Laura et moi,  les ébats d’une camgirl française et de son mec. Ont également été conviés un batteur et une paire de fesses histoire d’enregistrer de « la batterie de fesses » et d’apporter de « la musicalité » au projet, nous ont-ils expliqué en amont.

Le pire c’est qu’ils ont raison: la batterie de fesses est une réussite. Mais revenons à notre écoute. La tension monte, on a vraiment la sensation qu’un couple est en train de faire l’amour juste à côté de nous, sur ce même lit. La spatialisation du son nous donne une impression de mouvements, de chaleur à nos côtés. Disons-le, c’est excitant.

[…]

Au-delà du volet technique, ce porno auditif dessine, peut-être, notre futur. Alors que tout le monde imaginait l’avenir de façon visuelle avec casques VR et écrans partout, l’audio prend actuellement une ampleur incroyable. Le porno du futur pourrait donc se penser de façon auditive. En attendant, il reste une nouvelle voie à explorer pour les défenseurs d’un porno dit « alternatif », « éthique » ou encore « féministe », qui déconstruisent, film après film, tous les codes et stéréotypes créés par le porno « mainstream ». On en a profité pour élargir le sujet avec nos trois artistes.

Commençons par le commencement, comment vous est venue cette idée de porno à écouter ?

Antoine Bertin – Le but était d’explorer l’imaginaire audio, de laisser place à l’imagination, sans écran. Ça permet à la personne de s’investir dans l’histoire. Dans le porno, le son n’est souvent pas très sexy. Là, comme il n’y a pas de caméra, on peut se rapprocher des corps, […]

Olympie de G. – […] L’audio propose quelque chose de totalement différent. Ça laisse plus de place à ton imaginaire. Ça t’incite à te recréer tes propres images à toi. C’est comme quand tu lis un livre, t’as des images mentales qui apparaissent. Ça permet d’avoir une vie érotique plus riche à mon avis.

Piu Piu –   C’est pas intello, prise de tête. C’est la vie avec de la légèreté, de l’humour. Pour nous c’était important de garder un truc léger. Il y a plein de fois où tu écoutes le truc et tu rigoles, tu souris. Parfois dans le porno, il peut y avoir une gravité… Parfois aussi quand tu es engagé, tu te prends trop au sérieux. On voulait rester dans un truc fun. Pour nous le sexe c’est fun, c’est positif.

Olympe de G. – Dans cette mouvance de porno alternatif, on essaye de sortir du scénario vu et revu du sexe mainstream avec des rapports codifiés, souvent de domination. C’est cool de rigoler au lit aussi !

[…]

Piu Piu – Le sexe c’est un facteur de bien-être total ! C’est un truc de santé ! Or on n’a pas le même rapport au porno en tant que meuf qu’en tant que mec. […]

[…]

Antoine Bertin – C’est comme voyager dans un autre pays. Si tu  ne voyages pas, tu restes fermé sur ton pays. C’est comme dans le porno : si tu ne vas pas voir d’autres choses, tu restes vachement fermé, voire sexiste, dans ta sexualité. […]

On remet actuellement beaucoup en question des normes, des stéréotypes, au risque d’effrayer certaines personnes… 

Piu Piu – Ce qui est important aujourd’hui c’est d’aller chercher plus de libertés. De s’exprimer, de s’aventurer, de créer, de se définir. C’est comme ça que tu arrives à te libérer vraiment et à être le plus toi-même possible […]

Olympe de G. – La libération qu’on traverse est tellement existentiel. […]. C’est une période de crise, de profonde redéfinition de l’identité de tout le monde ! […]. Le fait, aussi, de penser la sexualité comme quelque chose non pas d’inamovible mais de fluide, susceptible d’évoluer dans ta vie.

Le problème ne viendrait-il pas d’un manque d’éducation sexuelle ?

Piu Piu – C’est nécessaire d’agir et de créer un dialogue avec la génération plus jeune qui a tellement d’images, de questionnements […].

Olympe de G. – Pour moi, ça doit passer par les parents. […]


Propos recueillis par Carole Boinet – Le blog des Inrocks – Source (extrait)