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Sur un marché des opioïdes en mutation, l’héroïne n’est plus le premier sujet d’inquiétude dans l’Ohio. Elle a été reléguée au second plan par des substances 100 % synthétiques. Le fentanyl et le carfentanil sont devenus en quelques années les nouveaux ennemis publics.

Marginales il y a quatre ans, ces molécules à la puissance monstrueuse, plusieurs dizaines de fois plus fortes que l’héroïne, ont causé environ la moitié des 4 050 overdoses recensées dans l’État en 2016.

Comme l’héroïne, le fentanyl s’est répandu après que les pouvoirs publics américains ont sévi contre le trafic d’opiacés par ordonnance. […] L’héroïne reste un dérivé de plante : « En fabriquer coûte cher, commente un officiel d’Oberlin, […] » Le fentanyl, lui, ne requiert aucune culture et se commande en quelques clics sur les sites de commerce en ligne chinois, […] on peut en acheter au détail ou en gros, autour de 1 450 dollars la livre (1 186 euros pour 453 grammes).

[…] … Les autorités chinoises, qui ne nient pas le trafic, ont promis d’augmenter leurs efforts pour contrôler la production clandestine de drogues. Mais les experts sont pessimistes : ils soulignent une attitude générale de laisser-faire dans la régulation de l’industrie pharmaco-chimique.

Une fois sur le territoire américain, le fentanyl est coupé à d’autres substances ou vendu tel quel, souvent à l’insu des consommateurs. […] La substance circule aussi sous forme de comprimés : dans l’Indiana voisin, la police de Fort Wayne a saisi des ersatz de pilules — OxyContin ou Percocet — entièrement composés de fentanyl.

Il suffit de trois milligrammes de fentanyl, soit moins d’une pincée, pour tuer un être humain. Un souffle de poudre répandu dans l’air quand on referme un sachet, par exemple, peut envoyer quelqu’un aux urgences. Proches, policiers, pompiers, infirmiers, employés d’établissement funéraire : toute personne en contact avec une victime court un danger. Manipuler les produits bruts nécessite l’usage de gants, voire de masques, et les protocoles de sécurité se modifient dans le pays.

Les polices municipales du Midwest cherchent des machines capables d’identifier les drogues à travers les emballages plastiques lors des saisies. Leur matériel vétuste, conçu pour des tests basiques lors de contrôles routiers, s’avère aujourd’hui totalement obsolète.

[…] Contrefaits, de moins en moins traçables et accessibles en un clic dans le monde entier : les opiacés, comme toutes les denrées, suivent les évolutions du commerce mondial. Les prochaines grandes batailles contre la drogue auront probablement pour théâtre les centres de tri postal.


Maxime Robin – Le Monde Diplomatique – Titre original « Des laboratoires chinois aux morgues de l’Ohio – Source (Extrait)