Mots-clés

, ,

Médicaments, alcool, tabac, cannabis, cocaïne… : la consommation de substances psychoactives progresse dans la population active. Des pratiques largement cachées par les salariés, pour faire mieux ou pour faire face aux difficultés que présente le travail.

Qu’elles soient licites (antidépresseurs, somnifères, anxiolytiques) ou illicites (cocaïne, amphétamines, cannabis…), toutes les substances psychoactives (SPA) sont concernées par une hausse de leur consommation observée depuis quelques années. Avec une tendance à la diversification.

« L’usage de l’alcool diminue, mais d’autres produits le remplacent, tel le cannabis », indique Renaud Crespin, sociologue au Centre de sociologie des organisations de Sciences Po et du CNRS. D’autre part, la banalisation des usages touche certains médicaments (somnifères, anxiolytiques…), quand d’autres voient carrément leur consommation exploser. C’est le cas des antalgiques forts, tels les dérivés morphiniques pour lutter notamment contre les troubles musculo-squelettiques (TMS).

Également en pleine expansion : « Les produits pour se booster [ndlr : vitamines, minéraux, caféine, ginseng, cola, etc.], surtout à la période des concours, moments où ils sont très présents sur les présentoirs des pharmacies », constate Gladys Lutz (1) (2), ergonome, chercheuse au Centre de recherche sur le travail et le développement (CRTD) du CNAM et présidente de l’association Addictologie et Travail (Additra).

Historiquement, l’usage des SPA est davantage lié à certains milieux : « les professions de santé, l’hôtellerie-restauration, la construction, la création », rapporte Marie-France Maranda (3), sociologue et chercheuse associée au Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail (Crievat) à l’Université Laval de Québec.

Sans oublier les métiers les plus pénibles physiquement : agriculture, pêche, transport. « Il existe également, selon le secteur d’activité, une culture de produit : la cocaïne circule un peu plus dans les milieux de la nuit du spectacle, de la finance », joute Gladys Lutz. Il n’en demeure pas moins, qu’aujourd’hui, tous les secteurs professionnels, privés et publics, sont concernés. Cocaïne et amphétamines se sont diffusées, tout comme le cannabis, dans toutes les professions et catégories sociales « notamment celles où il faut démontrer de la performance comme chez les avocats ou les informaticiens », précise Marie-France Maranda.

Assurer, déstresser, oublier

Outre leurs fonctions dopantes, les SPA sont consommées pour différentes raisons : « se maintenir physiquement et psychiquement, récupérer et dormir, calmer des douleurs ou des tensions, oublier une situation professionnelle précaire, des tâches ennuyeuses, le sentiment de faire un travail qui a peu de sens, ou encore, bien sûr, améliorer et optimiser ses capacités de travail », énumère Renaud Crespin.

Elles servent aussi à entretenir la convivialité et à décompresser collectivement après une période de travail intense. Le recours à certains produits relève également d’une stratégie de présentation de soi afin de se faire reconnaître et accepter par ses collègues. Dans ces deux derniers cas, en partageant une pause clope ou en buvant un verre avec eux, par exemple.

Pour faire baisser le stress, trouver le sommeil, beaucoup de travailleurs utilisent les anxiolytiques, l’alcool, le cannabis. La cocaïne peut être consommée pour faire face à une échéance et finir à temps ; les amphétamines pour enchaîner le travail. Mais aucun produit n’a qu’un seul rôle. « Ils sont utilisés en fonction de la situation et chacun peut être employé dans des situations différentes. Il y a transfert d’un usage à un autre, d’un produit à un autre », synthétise Gladys Lutz.

Exemple avec la cigarette : elle peut représenter la pause détente (après une réunion tendue, un travail intensif…), être utilisée pour se stimuler ou encore s’intégrer à un groupe.

Une forme d’automédication

Les produits consommés dans le cadre du travail apparaissent avant tout comme « une ressource pour faire face aux épreuves du travail, réussir à assumer ses objectifs, comme une aide pour tenir et se tenir au travail », souligne Renaud Crespin. Ils permettent de « pouvoir continuer à travailler, conserver son travail, en sachant que celui-ci fait partie des éléments favorables à la santé et à l’équilibre de l’individu, qu’il permet de se construire une identité personnelle et professionnelle », poursuit Gladys Lutz.

Une forme d’automédication en quelque sorte, pour faire face aux difficultés que présente le travail. « On a tendance à assimiler l’usage de SPA avec les conduites addictives. Or, dans les recherches que nous avons menées, la grande majorité des consommations ne relève pas d’une dépendance aux produits mais d’usages ponctuels n’étant pas à considérer comme des risques », observe Renaud Crespin.

Ce serait plutôt du côté des conditions de travail qu’il faudrait chercher le danger, avec les risques psychosociaux qu’elles peuvent engendrer. Et pour prévenir ces risques, « le travail est à adapter à l’homme et non l’inverse (4) », note Gladys Lutz. Car, in fine, « le travailleur recherche des béquilles chimiques pour rendre tolérable des environnements de travail dans lesquels il ne se sent pas considéré », conclut Renaud Crespin.


Claire Reuillon – Revue « Valeurs mutualistes » N° 310


  1. Codirecteurs de Se Doper pour travailler (éd. Érès, 2017).
  2. Auteure de “Les fonctions professionnelles des consommations de substances psychoactives », in « Se doper pour travailler » (éd. très, 2017).
  3. Auteure de “Travail et consommation de substances psychoactives : l’expérience québécoise », in « Se doper pour travailler » (éd. Érès, 2017).
  4. Article L 4121-2 du Code du travail, modifié par la loi n°2012-954 du 6 août 2012, alinéa 4, évoquant parmi les principes généraux de prévention : « adapter le travail à l’homme, en particulier en ce qui concerne la conception des postes de travail ainsi que le choix des équipements de travail et des méthodes de travail et de production, en vue notamment de limiter le travail monotone et le travail cadencé et de réduire les effets de ceux-ci sur la santé ».