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Dans un contexte de productivisme effréné et de suspicion sur la probité de la chaîne agroalimentaire, des producteurs s’organisent et proposent des alternatives aux consommateurs. C’est le cas à Colmar (68), où 40 paysans ont racheté un supermarché.

Ces militants – contre l’anonymat alimentaire – y vendent leurs produits en direct. Avec succès.

Chaque jeudi matin, Aurélie Gander ou son conjoint Jérôme Gerhart, producteurs de viande bovine de la Ferme Rottmatt à Sand (67), tiennent leur permanence à Cœur Paysan. Ils sont actionnaires de cette structure collective, depuis son ouverture en décembre 2016.

Dans l’îlot viande-charcuterie-fromage-produits laitiers, pendant quelques heures, Aurélie vend et vante ses produits, mais aussi ceux de tous les agriculteurs embarqués avec elle dans la même aventure (maraîchers, apiculteurs, volaillers, fromagers et laitiers, vignerons et brasseurs, etc.). « Ce qui me plaît c’est le contact direct avec les clients auxquels nous expliquons comment cela se passe exactement de la fourche à la fourchette, ainsi que les échanges entre paysans, bio ou pas, mais tous respectueux des modes de production et de transformation. C’est dynamique et sympathique : cet été, nous avions organisé un barbecue géant sur le parking ».

Redonner une place au consommateur et au producteur

Créer du lien (commercial mais aussi humain), redonner au consommateur et au producteur leur place dans la société : voilà précisément la philosophie et l’originalité de cette union de producteurs, qui se relaient par deux et par demi-journée pour dialoguer avec les clients. Cœur Paysan est installé dans un ancien supermarché Lidl, apôtre du hard-discount (un vrai symbole !).

Denis Digel, maraîcher à Sélestat (67), responsable syndical et entrepreneur (hyper)actif, s’en est vu proposer le rachat par un agent immobilier ayant eu vent de son idée d’un magasin de producteurs un peu original. « Le projet est né de la croisée de plusieurs enjeux : la prise de conscience du consommateur de la nécessité de s’alimenter autrement les relations compliquées des agriculteurs avec la grande distribution faute de reconnaissance notamment financière, la dureté de notre métier qui fait que bien des exploitations ferment sans être reprises et qu’autant de savoir-faire disparaissent ».

Le petit noyau dur autour de Denis Digel a vite fait des émules.

35 paysans ont engagé 5% de leur chiffre d’affaires pour constituer un capital financier capable de rassurer les banquiers et pouvoir ainsi lancer l’opération : achat du supermarché pour 1,5 M €, recrutement de 8 salariés (dont 7 au chômage) partageant la même conviction des bienfaits de l’éco-gastronomie (ou « slow food »). « Cœur paysan, c’est notre cœur, la passion mise dans notre métier », n’hésite pas% affirmer Denis Digel.

Écouter et éduquer le consommateur

Le pari est clair : celui d’un intérêt bien compris entre le paysan engagé, décidé à s’organiser avec ses pairs, et le consommateur; désertant peu à peu les couloirs des grandes surfaces pour retrouver les joies du marché et des circuits courts. C’est le cas d’Évelyne, infirmière libérale et mère de famille.

Cliente assidue de Cœur Paysan (comme 400 clients par jour en moyenne), elle a placé aujourd’hui dans son cabas des bouquets de mâche alsacienne à 9 € le kilo, des blettes de couleur à 2, 10 € le kilo, un munster fermier à moins de 15 € le kilo, mais aussi de la bière et du pain d’épices : « Savoir ce que l’on met dans son assiette rassure. Savoir où va l’argent aussi : directement au paysan qui fixe son prix et nous explique comment. Enfin, il y a toujours des nouveautés : ça aiguise l’appétit et la curiosité ».

Agrumes de Sicile, sel de Guérande, huîtres en direct de chez l’ostréiculteur; en saison des abricots de la Drôme… De fait, le magasin propose aussi quelques produits extra-régionaux mais en vente directe (sans intermédiaires) : « Écouter les demandes des clients est essentiel, tout en respectant le rythme des saisons et toujours en travaillant avec des producteurs identifiés », justifie Denis Digel. Des demandes paradoxales : des circuits courts, mais des tomates toute l’année, par exemple (pas chez Cœur Paysan, néanmoins). Difficile, sans doute, de s’y adapter sans dénaturer son concept d’origine.

Isabelle Guardiola -Revue Valeurs mutualistes N° 310 Janv 2018

(I) Son statut est celui d’une société par actions simplifiée (SAS). Elle est inscrite au registre du commerce.

(2) Cœur Paysan compte 40 producteurs, dont 35 actionnaires. Leurs exploitations sont situées entre 4 et 60 km de la structure. Chacun est rémunéré sur la vente de ses produits. Les marges commerciales opérées sont de 22 à 32%, contre 33 à 66% dans la grande distribution.


Pour en savoir plus coeur-paysan.com