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Vous êtes un habitué des enquêtes anthropologiques et sociologiques sur la police et la prison notamment. Dans La Vie, mode d’emploi critique (Seuil) [1], vous partez de questions traitées dans la philosophie telles que “qu’est-ce que la vie ?”, “quel est le sens de la vie ?”, “qu’est ce qui caractérise une vie bonne ?” pour en poser d’autres. Votre regard et vos travaux apportent-ils une complémentarité, une opposition, une réinterprétation ?

Didier Fassin – Je n’oppose pas le travail empirique et le travail théorique. Mon travail anthropologique sur la prison et la police repose sur des enquêtes de longues durées qui débouchent sur des questions générales sur comment on punit ou ce que réprimer veut dire. […]

  • Vous écrivez : “Alors que les philosophes pensent la vie telle qu’elle devrait être, le sociologue et l’anthropologue la décrivent telle qu’elle est”. Pourquoi est-ce si difficile de faire advenir la vie telle qu’elle est, telle qu’elle devrait être ?

Dans mon livre Punir (Seuil), sur le châtiment, j’avais essayé d’analyser l’écart entre les positions des philosophes et des juristes et la manière dont on punit dans le monde réel. Dans le cas de la vie, il ne suffit pas d’énoncer les manières de mener une vie bonne ou de traiter les vies de manière égale, ce qui correspond en général à la position normative des philosophes, mais il faut aussi s’interroger sur ce qu’il en est dans les faits.

On voit bien la distance considérable qu’il y a entre les prescriptions de la philosophie morale et les descriptions des sciences sociales. Les deux approches sont légitimes et importantes. Personnellement, j’aimerais que le monde soit souvent tel que les philosophes le décrivent mais il en est assez éloigné et l’étude de cet écart permet de faire des propositions théoriques, mais aussi éthiques et politiques.

  • Est-ce que c’est aussi dans cet écart, entre la promesse théorique et le réel, que se glisse la crise de la représentation, de la démocratie, la défiance des citoyens ?

C’est moins dans cet écart entre ce que disent les philosophes et ce que disent les anthropologues et les sociologues que dans l’écart entre ce que disent les politiques et ce qu’ils font. […]

  • Emmanuel Macron s’était aligné sur la position humaniste d’Angela Merkel pendant sa campagne concernant les réfugiés mais laisse faire l’inverse à son ministre de l’Intérieur : les forces de l’ordre maltraitent les migrants à Calais, arrachent leurs tentes et couvertures… Comment comprendre cette position française, cette duplicité entre le discours et les actes ?

C’est une illustration parfaite de ce que j’essaie de développer dans mon livre sur le traitement inégal des vies en contradiction avec la valorisation de la vie comme un bien suprême. En France en particulier, mais c’est vrai dans d’autres pays, la duplicité dont vous parlez permet d’une part qu’on puisse maintenir l’illusion d’un pays respectueux des droits de l’homme qui continue à porter une forme d’humanisme universel et d’autre part de répondre de façon indigne et brutale aux attentes d’une partie de la base électorale. […]

  • Pourtant toute la ligne de Macron n’était-elle pas de tendre vers un humanisme de centre gauche ou de centre droit ?

Je n’y ai jamais cru. Il y a, chez le chef de l’État, un désintérêt pour la question sociale dans ses diverses dimensions mais aussi la conscience qu’il est nécessaire de prétendre la prendre en compte pour des raisons électoralistes mais aussi pour donner une image humaniste de son projet politique qui est en fait d’une toute autre nature, puisqu’il a à voir avec l’économie et la finance, la consolidation des privilèges de certaines catégories et une alliance avec le patronat pour transformer le monde de l’entreprise et du travail, avec l’idée de longue date démentie par les faits qu’il y aurait des retombées positives pour tous. […]

  • Pour en revenir à votre livre, qu’est-ce qui différencie le fait d’être en vie et le riche accomplissement de sa vie, comme le distinguent les deux philosophes Hannah Arendt et Giorgio Agamben ?

À la question : qu’est-ce que la vie ? on peut répondre en rappelant les deux dimensions distinguées par Arendt : ce qui se déroule entre la vie et la mort, la vie biologique, et ce qui enrichit cette période d’événements auxquels on donne sens et qu’on est capable de raconter, la vie biographique.

Dans la valeur que l’on donne à la vie, on peut ainsi différencier la valorisation du simple fait de vivre comme dit le philosophe Walter Benjamin, et la valorisation de la réalisation de soi pleine et riche en tant qu’être humain à laquelle le philosophe Axel Honneth a consacré sa réflexion.

Réduire les individus à leur vie physique c’est perdre de vue ce qui pour eux compte in fine : avoir vécu une vie à travers laquelle ils ont pu se réaliser. […]


Anne Laffeter – Les Inrocks, Entretien avec le sociologue et anthropologue Didier Fassin – Titre original « Didier Fassin : “Il y a chez Emmanuel Macron un désintérêt pour la question sociale” » – Source, (Extrait) mais je vous invite à lire l’intégralité (lecture libre) Lien


[1] La Vie, mode d’emploi critique, de Didier Fassin, éditions du Seuil, collection Couleur des Idées, 18 euros, 192 pages.