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Devant votre télé, branché sur les informations que voulez-vous entendre, les potins du jour, les accidents, les décisions unilatérales du pouvoir en place enjolivés par des comparaisons souvent invérifiables mais qui sonnent et s’incrustent dans les caboches des auditeurs, la météo … ou des explications raisonnées. L’assoupissement cérébral par medias interposés, l’autosuggestion des raisonnements ou l’exposé de toutes les pièces, composant le sujet.

Dans l’article qui suit, est décrit un nouveau média télévisuel « Le Média » diffusé sur le web, voulu expressément par « Les Insoumis », Mélenchon en tête. D’abord, je vous prierais de ne pas croire que j’y fais allégeance, pour autant, je signale ce support dans sa façon de développer un sujet – certes développement et analyses sont orientés dans le cas présent … mais le sont tout autant les autres médias dominés par des capitaines d’industries mangeant le pain alternativement à la table du Medef et Elyséenne ?

En un mot comme en cent, plus d’infos de diverses sources recoupées valent bien mieux pour se faire SON opinion et ne pas se nourrir d’infos comme des moutons bêlant ensuite à l’unisson des choix et directives gouvernementales. MC


Un jour ordinaire de la semaine dernière, une promotion pour le Nutella, organisée par Intermarché, provoque des bousculades dans plusieurs hypermarchés en France. Il n’y aurait sans doute pas de quoi faire un titre au journal télévisé, si plusieurs bousculeurs-bousculés n’avaient filmé les scènes avec leur portable. On a des images ? Vite, vite, alors, un sujet chez Anne-Sophie Lapix. On ne les a pas interrogés ? Ce ne sont pas de vrais reportages ? Aucune importance ! On ne va tout de même pas donner la parole à ces animaux. On ne va tout de même pas chercher à savoir pourquoi un rabais de 70 % sur des pots de pâte à tartiner provoque des réactions aussi excessives.

Ce fulgurant réflexe journalistique est d’autant plus remarquable que ce soir-là, le JT de France 2 est squatté par plusieurs sujets d’importance : on vient d’apprendre que le détonateur de l’un des terroristes du Bataclan n’a pas fonctionné ; un accident de car s’est produit dans le Sud-Ouest, plusieurs collégiens sont blessés ; et surtout, surtout, les fleuves débordent. Et des fleuves qui débordent, ça mouille. Et quand ça mouille, on se déplace en barque, on hisse de télégéniques canapés sur de télégéniques parpaings avec un sang-froid télégénique, et on attend de voir si ça va déborder encore davantage. Ça, ce sont de vraies images. Des images qui vont occuper dix-sept minutes du journal télévisé. On en serait encore là, à râler ici rituellement, comme depuis si longtemps, devant la mauvaise qualité de la bouillie, si quelque chose n’avait pas bouleversé le paysage de l’information du soir.

Ce quelque chose, c’est le Média des insoumis. Car le même soir, dans le journal sur Internet présenté avec trois bouts de ficelle par Aude Rossigneux, pas de Nutella, pas de panne d’explosifs du terroriste du Bataclan. Quant aux crues et à l’accident de bus, ils sont expédiés en brèves, au beau milieu du journal.

L’équipe du Média a choisi d’ouvrir son journal sur un autre événement du jour : la relaxe de l’un des animateurs de « Nuit debout », qui était poursuivi par le Medef après une occupation du siège du patronat, pour des violences dont la réalité n’a pas été étayée. C’est le premier titre. Le militant relaxé témoigne au téléphone. Juste après, un autre sujet est consacré à un bras de fer intergouvernemental, à propos de subventions à l’achat de vélos électriques. Encore après, on disséquera les accusations de corruption portées contre l’ex-président brésilien Lula, qui vient d’être condamné en appel.

Et alors ?

Alors, éclate par comparaison la vacuité absolue du journal de France 2, et sa nature profonde de morne miroir des catastrophes et des fatalités. Inondations, accidents de la route, chômage même : cet exercice quotidien ramène tout au rang de fatalité météorologique. Fatalité au carré, même, puisqu’on semblait condamné à perpétuité à cette vision-là, la même en boucle de chaîne en chaîne. Et soudain, voici qu’apparaît, à la même heure, un journal de lutte.

Le journal du Média nous rappelle que la lutte est partout. Dans la rue, au tribunal, à l’Assemblée. La lutte irrigue tout, elle se répand comme les eaux de la Seine débordent de leur lit. Bien entendu, le journal des insoumis est loin d’être parfait. Ses moyens sont cent fois inférieurs à ceux du journal de France 2.

Mais ce n’est pas la question. Et peut-être même cela vaut-il mieux. Peut-être qu’avec davantage de moyens, s’amollirait cette combativité. Ce que nous rappelle cette comparaison, c’est qu’une hiérarchie de l’information n’est pas neutre. Il y a des hiérarchies de droite et des hiérarchies de gauche. C’est indépendant du contenu même des reportages. Cela tient à la place qu’on leur consacre.


Extrait d’un article signé de Daniel Schneidermann pour « Libération » Titré « Info télé : la preuve par «le Média» » – source (extrait)