« La commercialisation de l’alpinisme est présente dès le début de son histoire et on peut le considérer comme la première réalisation d’une “industrie” des loisirs encore balbutiante », rappelle un économiste-alpiniste (7).

Pour se distraire en inventant l’art de gravir les montagnes, les grands bourgeois britanniques achetèrent les services de « guides » locaux, une aubaine devenue rapidement un métier, avec ses codes. Mais les exigences du contrat ne laissant que peu de place à l’audace, la quasi-totalité des ascensions notables du dernier siècle reviennent à des « sans-guide » ou des guides évoluant en amateur, c’est-à-dire sans client.

Parallèlement à cette recherche de lignes épurées sur des sommets délaissés, quelques fétiches, comme le mont Everest (8 850 mètres), servent de faire-valoir à une clientèle aisée qui singe l’aventure pour 70 000 euros par tête, assistée par des domestiques de haute montagne et une aide respiratoire qui réduit l’effort sur un « 8 000 » à celui d’un « 6 000 ».

Comble du parjure, ces expéditions commerciales bafouent l’essence de l’alpinisme — l’adaptation de l’homme au terrain, et non l’inverse — en fixant des cordes à la montagne tout le long de l’ascension, ce qui conduit les « aventuriers » à progresser seuls dans la file, sans jamais vivre l’engagement du « premier ».

Les clubs alpins et de montagne s’inscrivent dans une tout autre démarche : l’apprentissage de l’autonomie et la résistance à la banalisation de la montagne. Un documentaire récent sur le développement de l’escalade le rappelle en montrant l’importance de « passer en tête », quel que soit son niveau, et les moyens qui furent mis en place pour permettre cette expérience au plus grand nombre (8).

La matérialisation par une corde n’est pas indispensable à l’esprit de cordée. En témoigne l’essor du ski-alpinisme, qui consiste à remonter des pentes sauvages à l’aide de peluches antirecul, bien loin de l’univers consternant des stations. Compagnes ou compagnons de course ne progressent que rarement au bout d’une corde (sauf en terrain crevassé).

Mais la présence de l’autre demeure nécessaire pour savoir renoncer, évoluer à la boussole, mener une recherche en cas d’avalanche, prévenir les secours, et bien davantage : partager un moment de grâce à l’arrivée sur un sommet après des heures d’efforts et avant de glisser dans la poudre.

En s’encordant à des migrants mi-décembre près de Briançon pour éviter qu’ils meurent de froid, plusieurs centaines de montagnards ont voulu rappeler ce qui devrait relier les hommes au-delà de tout le reste. Car, oublier la corde serait oublier la montagne, en séparant « la marche qui est de tous les jours, et l’horizon qui donne le sens (9) ».

L’alpiniste apporte du sens lorsqu’il montre qu’il tient davantage à la vie des autres qu’à la sienne, lorsqu’il démontre qu’un groupe humain progresse au rythme du second, du troisième… que le plus bel exploit est toujours celui du dernier de cordée.


Philippe Descamps – Le Monde Diplomatique – Source (Extrait très partiel)


(7) Gilles Rotillon, La Leçon d’Aristote. Sur l’alpinisme et l’escalade, Éditions du Fournel, L’Argentière-la-Bessée, 2016.

(8) Damien Vernet et Jo B., « Des montagnes dans nos villes », Fédération sportive et gymnique du travail, 2017.

(9) Paul Keller, La Montagne oubliée. Parcours et détours, Éditions Guérin, 2005.