L’avis de Kristeva avec sa « … parole libre est encore à venir »

Discrète jusqu’ici sur ces débats, la psychanalyste Julia Kristeva, sensible depuis des décennies à la cause des femmes défendue par des auteurs chères à son cœur, comme Simone de Beauvoir, Hannah Arendt ou Mélanie Klein, met en lumière l’importance de ce nouvel élan féministe, tout en soulignant ses ambivalences et les questions sans réponse qu’il soulève. Sans confondre la parole prise et la parole libérée, elle invite à bâtir des passerelles entre politique de l’émancipation et connaissance de l’expérience sexuelle.

  • Qu’est-ce que l’explosion de paroles de femmes, suite à l’affaire Weinstein, vous inspire ? Traverse-t-on, selon vous, une nouvelle étape de l’histoire du féminisme, sur laquelle vous avez beaucoup écrit, en saluant notamment trois moments clés : l’égalité politique avec les suffragettes, l’égalité ontologique avec la contraception et l’IVG, la recherche de la différence entre les sexes ? Ce moment de dévoilement des abus sexuels infligés aux femmes est-il le prolongement de l’histoire de cette émancipation ?

Julia Kristeva — En effet, c’est une nouvelle étape de l’histoire de l’émancipation féminine. Des femmes prennent la parole aujourd’hui pour dire qu’elles ont subi des actes sexuels sans consentement, abus abjects, destruction psychique et mise à mort du soi. De telles exactions ne sont-elles pas perpétrées depuis la nuit des temps ? Et si l’on en parle ouvertement aujourd’hui, si tout “se balance” sur le Net, y compris des secrets qui n’en sont pas, ne serait-ce pas l’effet de notre nouvelle religion, la transparence ? Pourtant, quelques parleuses (comme se désignaient elles-mêmes Marguerite Duras et Xavière Gauthier dans Les Parleuses) ne se “posent” pas pour autant en victimes, mais osent se revendiquer sujets de droit. Face à elles, le  “bon sens” prévient qu’on risque d’ouvrir la porte à la délation, à la guerre des sexes, voire à la déshumanisation.

Embarrassée, désorientée, la justice… grommelle et joue les prolongations. L’intime extime bouscule deux défis majeurs de la globalisation : le retour des religions et la recomposition de la différence sexuelle. Il ne suffit pas de confiner respectueusement le religieux dans la sphère privée : kamikazes et décapitations nous imposent de sonder la croyance et la violence aussi bien dans l’intimité qu’en politique. En même temps, la mise en question des identités sexuelles, émancipées du biologique par l’accélération des avancées biotechniques et sociales (contraception, avortement, PMA, GPA, parité, mariage pour tous – malgré les résistances…) et par l’hyper-connexion, imprègne immanquablement l’expérience sexuelle. Et modifie les figures, les intensités et le sens même de l’érotisme pour chacun des sexes et dans les divers couples. Le corps social peut-il entendre comment “ça jouit” ou comment “ça empêche de jouir” ?

Les sociétés ont l’habitude d’écarter la jouissance – scandaleuse, sale ou purifiée – dans les coulisses du sacré, tabous ou hérésies, ou de la sublimer en arts. Aujourd’hui, en dénonçant des hommes de pouvoir, financier, politique, culturel, qui les ont brutalisées, soumises et violentées, des femmes exigent, en substance, que la jouissance féminine fasse partie intégrante des droits humains. Par-delà la plainte et l’accusation, leur acte transgressif, révolté et libérateur, est surtout un acte fondateur d’une nouvelle identité, qui énonce de nouveaux droits universels. C’est l’urgence de vivre, de survivre, de revivre qui s’exprime dans cette prise de parole publique. C’est ainsi que je l’entends, avant toute procédure de réparation nécessaire pour se recréer soi-même à neuf.

  • Vous semblez avoir néanmoins quelques réserves sur cette prise de parole. Qu’est-ce qui pourrait vous gêner dans ce mouvement ?

Je partage la souffrance et j’adhère au combat. C’est le point de départ de la liberté. Le plus difficile reste à faire. La parole prise fait exploser l’omerta, elle traverse le trauma, elle frappe, elle se venge, et demande des comptes ; elle se dresse dans l’espace public, médiatique, juridique, politique. C’est énorme. […]

  • Avez-vous quand même été surprise par la dureté des témoignages exprimés depuis des semaines ?

Ce n’est pas tellement la dureté des témoignages qui m’a surprise – les divans des psychanalystes ne sont-ils pas faits pour entendre l’insoutenable ? – mais plutôt l’ampleur de leur résonance dans les médias et auprès de tant de femmes qui s’y sont reconnues. A se demander comment une minorité d’entre nous ont pu échapper à cette barbarie ! Pourquoi “ça” ne m’est pas arrivé à “moi” ? Sexisme, xénophobie, je connais, l’étranger, l’étrangère supporte ce que personne n’accepterait à sa place ?

Dans mon pays natal la Bulgarie, ayant commencé à travailler comme journaliste pendant mes études au lycée puis à l’université, j’étais exposée à des milieux socioprofessionnels dominés par une oligarchie masculine qui usait et abusait de ses pouvoirs et désirs ? Aucune “philosophie dans le boudoir”, qui reste une célèbre exception française des Lumières, aucun enseignement laïque de la morale, et encore moins d’éducation sexuelle des filles et des garçons n’était imaginable et susceptible de me protéger. Il est vrai qu’avec une mère darwinienne qui me soutenait en douce, et un père croyant orthodoxe que je traitais de dinosaure conservé dans la naphtaline des religions, j’avais été initiée dès le plus jeune âge à “prendre la parole”.

A défier le “pouvoir phallique” qui se fâchait tout rouge, mais qui m’emmenait toujours avec lui pour assister aux matchs de foot. Féministe sans le savoir, mon père était fier de ses deux filles et, tous les dimanches à table, il nous offrait un peu de vin dans deux verres à liqueur, pour que l’on apprenne à “ne pas se laisser berner un jour par on ne sait quoi”, et à “prendre du plaisir avec goût”. Mais c’est le docteur Freud qui m’a tout appris.

  • La sexualité masculine serait-elle en crise ?

On a fait l’événement, en tout cas, en soutenant que le désir masculin n’est pas irrésistible ! Disons qu’il est analysable. Il se signale, dès les premiers vestiges du sacré préhistorique, comme une ambivalente dévotion au féminin maternel. La grotte Chauvet exhibe une vulve géante surmontée ou accouchant d’une tête de bison : le visible de l’invisible, fascination/identification, attaque et emprise, assimilation/domination de “l’origyne”. Par la pureté des couleurs et des traits, le peintre-chamane maîtrise ardemment cette première scène primitive léguée par nos ancêtres, et seule l’irrésistible course des bêtes sauvages chassant/chassées trahit la pulsion subjuguée du chasseur qu’il est aussi.

Où est passé le mâle ? Disparu, résorbé dans quelques tracés minuscules. Du fond des âges, il nous signifie que le bison, c’est lui.

Tout au long de l’histoire, les religions encadrent et utilisent ces affects : en imposant des rites de purification et des interdits différents selon les sexes, en utilisant l’homo-érotisme des frères au détriment des femmes-objets d’échange, en exaltant les motions destructrices, le sacrifice et le meurtre.

Quand la parole se libère pour de bon dans la séduction des regards, des voix et des peaux, charme des chairs, galanterie et trouble des jeux érotiques : chacun est double, homme et femme, et la volupté advient à quatre ; chacun se fait tour à tour bébé, enfant, parent ; surprenants seniors aussi, qui n’aspirent pas à s’archiver mais à se prodiguer des soins sensibles, tourbillons de jouvence.

Soucieux de nous affranchir des normes et des conventions, nous oublions que l’hétérosexualité, au sens d’une expérience amoureuse entre une femme et un homme, est une création historique récente, fragile. Je ne parle pas de l’acte sexuel, programmé dans notre ADN de mammifères. Il ne s’agit pas non plus du mariage, qui a longuement désigné l’alliance entre hommes, familles et clans (selon Lévi-Strauss, étudiant les systèmes de parenté dans les sociétés dites primitives). Avant qu’on en fasse explicitement un instrument de la procréation (dans le monde indo-européen, maritare renvoie à apparier les guerriers, et c’est très tardivement que le mot se confond avec matrimonium, spécifiant que ce n’est pas une femme qui est “prise”, mais une matrice pour enfanter). Enfin, le principe d’égalité induit par le contrat social des démocraties avancées (mariage pour tous) “neutralise” (plus qu il ne “naturalise”) le mariage.

Il a fallu des millénaires pour que l’intimité entre deux personnes incommensurables, le corps-à-corps des pulsions de vie et de mort puissent être nommés, partagés et revendiqués par les hommes et par les femmes. Pour que l’amour s’introduise dans le lien homme/femme et dans l’espace familial : après l’amour platonicien du Vrai et du Beau qui sublime l’homosexualité grecque, le Cantique des cantiques des Hébreux valide pour la première fois la parole amoureuse d’une femme, la Sulamite, pour son berger-roi.

Au fond, seriez-vous une féministe atypique ?

Je ne me reconnais pas dans les mouvements militants : réaction phobique résiduelle de mes jeunes années dans un pays totalitaire ? Exigence de singularité que la pratique psychanalytique consolide ? En mai 68, un peu plus de deux ans après mon arrivée en France, les manifestants entonnaient l’Internationale sur les barricades : “Nous ne sommes rien, soyons tout”, et moi j’entendais L’Homme du sous-sol de Dostoïevski : “Je suis seul et ils sont tous”, et je me disais : “Je suis seule, AVEC tous et toutes”. Et cela continue, à la recherche des diversités… à diversifier… Liée d’abord aux féministes ouvertes à la psychanalyse, on me définit maintenant comme “différencialiste” (attentive à la différence entre les sexes) plutôt que comme “universaliste” (adepte de l’“égalité ontologique”). J’ai vite repéré les tendances dogmatiques, l’uniformité idéologique cimentée autour de LA chef. Le féminisme m’est apparu comme le dernier des mouvements d’émancipation hérités de la Révolution française, qui voulaient libérer tous les bourgeois, tous les prolétaires, tout le tiers-monde, et maintenant toutes les femmes. Avant de sombrer dans le totalitarisme, parce qu’ils avaient oublié que la liberté est une chance au singulier.


Jean-Marie Durand – Les Inrocks – Source (Extrait)