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Cent soixante millions d’euros pour Philippe Coutinho, 85 millions pour Virgil Van Dijk… Le mercato a bien repris le rythme effréné sur lequel il s’était arrêté en août dernier. Mais ces transferts colossaux font basculer tout l’équilibre d’un système dépendant de ses revenus.

Après les arrivées de Neymar et de Kylian Mbappé au Paris Saint-Germain l’été dernier, pour respectivement 222 et 180 millions d’euros, le marché des transferts poursuit sa flambée sans précédent. Mais cette croissance exponentielle soulève de nombreuses craintes, à commencer pour le football lui-même.

« Les prix montent dans une large mesure parce que le football suscite un intérêt croissant hors d’Europe, en particulier aux Etats-Unis avec l’immigration, mais aussi en Asie du Sud-Est et en Chine. Pour preuve, l’arrivée d’investisseurs chinois au Milan AC, ou d’Américains (Liverpool, Marseille, Nice…) », expliquait en septembre dernier Raffaele Poli, responsable de l’Observatoire du football CIES, au média suisse Bilan.

Gagner plus pour dépenser plus

Pour l’économiste spécialisé Jean-Pascal Gayant, contacté par Les Inrocks, ce sont avant tout les droits de diffusion qui permettent cette brusque évolution. « Deux facteurs contribuent à l’envolée du marché des transferts: l’accroissement continu, depuis la saison 2016-2017, du montant des droits de diffusion de la Premier League et la présence d’investisseurs qui injectent des montants considérables dans l’économie du football européen. L’objectif pour ces derniers est d’intégrer le petit groupe des ‘franchises planétaires’ du football, sans nécessairement qu’une rentabilité pécuniaire de court ou de moyen terme ne soit atteinte », explique-t-il.

Pourtant, ces investissements sont loin d’être une valeur financière sûre. « Ces transferts sont à double tranchant: ils sont une injection conséquente de liquidités dans le secteur mais peuvent mettre en danger les clubs acquéreurs », poursuit Jean-Pascal Gayant.

Mais malgré le risque  les franchises n’hésitent plus à aligner les billets verts, la barre si symbolique des 100 millions d’euros étant presque devenue une sorte de norme après les transferts de Paul Pogba (120 millions d’euros), d’Ousmane Dembélé (145 millions d’euros), ou plus récemment Philippe Coutinho (160 millions d’euros).

Quitte à tomber dans la spéculation, et anticiper le marché. Pour l’auteur d’Économie du sport, il semble « que des transferts à plus de 150 millions d’euros sont en phase avec l’anticipation d’une progression très substantielle des revenus des plus grands clubs européens dans les 5 ou 10 années à venir ». À titre d’exemple, le FC Barcelone a dépensé plus d’argent pour remplacer Neymar (Dembélé et Coutinho), qu’il n’en a gagné en le vendant au Paris Saint-Germain !

Le règne de l’ultra-libéralisme

Et pourtant, ce fol emballement risque bien de se poursuivre. « Tant que les droits TV et les autres recettes du secteur augmentent, le montant des transferts peut lui aussi continuer sa hausse. Les 222 millions d’euros pour Neymar sont déjà un montant absurde à bien des égards. Mais si dans trois ou quatre ans les revenus des plus grands clubs dépassent le milliard d’euros annuel, cette somme paraîtra ‘normale’. »

Mais de tels montants finissent – forcément – par bouleverser l’écosystème du football mondial, et augmentent les inégalités. « A l’évidence, ces transferts accentuent les disparités au sein des ligues nationales. Les indicateurs de déséquilibre compétitif montrent une accentuation ces dernières années. Pour remédier à cet accroissement des disparités, on peut penser à l’instauration d’un ‘plafond’ des montants de transferts. Mais il paraît actuellement impossible de faire naître un tel consensus en Europe », estime Jean-Pascal Gayant.

La fin des « petits clubs » ?

De plus des équipes  – souvent anglaises – telles que Chelsea ou Manchester City, recrutent les joueurs de plus en plus jeunes. Ainsi, les « petits clubs » gagnent moins d’argent et se retrouvent plus régulièrement en difficulté financière et sportive. Une tendance dont l’AS Monaco a parfaitement su tirer profit: le club monégasque a généré pas moins de 289 millions d’euros de bénéfices durant l’été 2017. Des montants déjà bien éloignés de l’époque de Zidane.

Pourtant, une mesure forte a déjà été prise pour lutter contre ses disparités: le fair-play financier. Mais celui-ci, fondé sur le principe de ne pas dépenser plus que ce l’on gagne, n’a pas vraiment eu l’effet escompté. Au contraire : limités dans leurs pulsions insatiables d’acquérir, les clubs ont fait des économies. Moins de dépenses en tout genre, pour plus d’économies. Et plus de moyens pour mieux satisfaire leurs désirs lors du prochain mercato.

Les joueurs, premières victimes

Et les premiers à pâtir de cette frénésie capitaliste ne sont autres que les principaux protagonistes : les joueurs eux-mêmes. Dans une tribune (signée avec le premier adjoint PS à la mairie du XIIe arrondissement de Paris, Richard Bouigue) pour le JDD, l’économiste Pierre Rondeau évoque la précarité grandissante dans le secteur. « Le syndicat international des joueurs (Fifpro) révèle que 40 % des professionnels gagnent moins de 1 000 euros par mois », développe-t-il. « Le taux de chômage dans le foot hexagonal atteindrait 15 %, et plus de 25 % des footballeurs commenceraient la saison sans aucun contrat. »Des conditions extrêmement stressantes, qui provoqueraient au moins une « dépression grave et chronique » pour près « d’un tiers des joueurs au cours de leur carrière ».

Tant qu’il n’y aura pas de régulation du marché, les disparités continueront de se creuser. Et un effondrement du marché demeure une hypothèse parfaitement plausible. « Il existe un risque, considérable, de faillite. Celui qui est lié aux droits TV : avec l’augmentation des droits et de la concurrence, les consommateurs vont devoir débourser de plus en plus d’argent pour voir du foot à la télé (en France Canal+, BeIn et SFR). Un dégoût pourrait s’installer et conduire à une réduction de la demande. (…) Comme les clubs sont ‘télédependants’, une telle situation pourrait être très compliquée pour eux, et conduire à une faillite généralisée », prophétise presque Pierre Rondeau dans un article de The Conversation. « Le risque d’un éclatement de la bulle financière n’est donc pas totalement annihilé. »

Alors que les voix s’élèvent pour l’instauration d’un véritable contrôle financier à l’échelle européenne (puis mondiale), plus de 5 milliards d’euros ont été dépensés lors du marché des transferts estival de 2017. Dont 1,75 rien que pour les équipes anglaises. Et avec les récents échanges impliquant Philippe Coutinho ou Virgil Van Dijk, le mercato de janvier 2018 est, lui aussi, parti sur des bases historiques.


Guillaume Narduzzi-Londinsky – Le Blog des Inrocks (Lecture libre) – Source