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Intitulée La Ruche murmurante ou les Fripons devenus honnêtes gens dans sa première version de 1705, La Fable des abeilles raconte l’histoire d’une ruche florissante où prospèrent non seulement tous les métiers, mais aussi et surtout tous les vices, la cause de sa prospérité tenant précisément à ce que tous ses habitants sont peu ou prou voleurs.

Hantés par la culpabilité, ils décident de devenir honnêtes. Dès lors, les (très nombreuses) activités qui vivent du malheur d’autrui disparaissent, et la ruche dépérit. Le message est clair : pour faire le bonheur de vos concitoyens, soyez malhonnête et débarrassez-vous de tout scrupule…

[…]

Pour Mandeville, traduit en allemand dès 1761 et retraduit à l’époque de Weber, le vice, et non la vertu, se trouve à l’origine de ce qu’on appellera capitalisme. Mieux, le vice, moteur initial, parce qu’il recherche d’emblée la richesse et la puissance, produit malgré lui de la vertu.

Ce dont témoigne la maxime centrale de la Fable : « Les vices privés font la vertu publique », non seulement parce qu’ils brisent les entraves morales véhiculées par les histoires édifiantes colportées de génération en génération (Mandeville, médecin, était plus précisément « médecin de l’âme », c’est-à-dire « psy » comme on dirait aujourd’hui), mais aussi parce qu’en libérant les appétits ils apportent une opulence supposée ruisseler du haut en bas de la société.

Ce qui promet le passage d’un état de pénurie à celui d’abondance. Aussi Mandeville n’hésite-t-il pas à dire que la guerre, le vol, la prostitution et la luxure, l’alcool et les drogues, la recherche féroce du gain, la pollution (pour employer un mot contemporain), le luxe, etc., contribuent en fait au bien commun. Tous ces vices s’expriment, comme il le répète dans une formule rituelle, « à l’avantage de la société civile ».

Voyons par exemple ce que dans sa Fable il disait du vol. La conduite, rappelle-t-il, est répréhensible, mais aussitôt il ajoute :

  • « Le travail d’un million de personnes serait bientôt fini, s’il n’y en avait pas un autre million uniquement employé à consumer leurs travaux (…).

  • Si l’on vole 500 ou 1 000 guinées à un vieil avare qui, riche de près de 100 000 livres sterling, n’en dépense que 50 par an, (…) il est certain qu’aussitôt cet argent volé vient à circuler dans le commerce et que la nation gagne à ce vol. Elle en retire le même avantage que si une même somme venait d’un pieux archevêque l’ayant léguée au public. »

Une fois cette logique acquise, on peut aisément poursuivre le raisonnement. Y aurait-il par exemple des avocats, donc des professeurs de droit, des universités de droit, des architectes pour en construire les bâtiments, s’il n’y avait pas de voleurs ?

Toutes ces activités, qui contribuent éminemment au développement de la civilisation, on les doit nécessairement… au voleur. […]

C’est précisément cette logique que suivent aujourd’hui les grands groupes de l’ère néolibérale : abus de position dominante, dumping et ventes forcées, délits d’initiés et spéculation, absorption et dépeçage de concurrents, faux bilans, manipulations comptables, fraude et évasion fiscales, détournements de crédits publics et marchés truqués, corruption et commissions occultes, enrichissement sans cause, surveillance et espionnage, chantage et délation, violation des réglementations du travail, falsification des données compromettant la santé publique, etc.

Autant de pratiques de « contournement » de la loi qui illustrent parfaitement la pensée mandevillienne : puisque les « vices » produisent de la « vertu », autrement dit de la fortune ruisselante, alors allons-y sans vergogne !


Dany-Robert Dufour -Philosophe. Auteur notamment de L’Individu qui vient… après le libéralisme, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2015, et de l’ouvrage Le Délire occidental, Pocket, coll. « Agora », Paris, à paraître en février 2018.  – Titre original de l’article « Les prospérités du vice » – Source (Extrait)


  1. Le texte d’origine compte 433 octosyllabes. En 1714 paraît une première édition de La Fable des abeilles avec des remarques qui commentent ce texte. En 1723 sort une deuxième édition avec de nouveaux ajouts. Une traduction entièrement révisée de cinq textes fondateurs écrits par Mandeville et initialement traduits en français dès 1740 a paru en 2017 chez Pocket dans la collection « Agora ».