Voilà un essai philosophique de la société française.

Idéologiquement, j’ai un gros mal à adopter l’intégralité de la thèse, mais elle peut, elle doit, servir à réflexion sur cette société individualiste qu’à produit le crédit à la consommation des années 1970/75, fleuron de la dépendance des salariés organisée par les diktats financiers. MC

Ernest Renan a écrit que la Révolution française « n’a laissé debout qu’un géant, l’État, dominant des millions de nains ». Et Frédéric Le Play a repris, presque mot pour mot, ce constat et cette pensée. Ces deux penseurs conservateurs avaient vu l’essentiel.

  • La France est une addition de « je » qui réclament qu’on respecte leurs droits subjectifs, sans considération des devoirs qui doivent en être la contrepartie. Et de qui les millions de « je » français attendent-ils l’octroi et la garantie de leurs droits ?

L’État déposé de son nom dans l’expression courante au profit de l’abstrait « Il »!

« Il » doit assurer le respect des droits individuels, « Il » doit garantir la sécurité, « Il » doit la justice sociale, « Il » doit veiller à notre bonne santé, à l’éducation de nos enfants, à nos emplois. Les Français ont une conjugaison appauvrie, à la première personne du singulier et à la troisième personne du singulier.

  • Mais où est le « nous » dans cette conjugaison ?

Presque nulle part.

  • Où est l’expression du collectif et son organisation qui sont une dimension essentielle d’une vie sociale et politique riche et efficace ?

Là encore : presque nulle part.

Les Français en sont venus à ignorer le « nous ».

[…] … les collectivités locales qui pourraient être le lieu privilégié de la formation et de l’action du « nous » ne jouent qu’imparfaitement ce rôle. Des églises, des partis, des associations pourraient être le creuset où s’élaborerait un « nous » pluriel structurant la vie sociale. Cela a existé, en France, en des temps pas si lointains où deux forces contribuaient à structurer la vie sociale. Elles s’appelaient : Église catholique et Parti communiste français. Avec toutes leurs associations, de jeunesse notamment, elles donnaient un cadre qui aidait les individus à prendre part à la vie sociale.

Mais, depuis le milieu des années 1960, ces deux forces sociales expressions de « nous » […] sont tombées en capilotade. Elles n’ont pas été remplacées. De sorte que la France est réduite à une addition de « je », concurrents, envieux, vindicatifs réclamant sans cesse du « Il », l’État, qu’il veuille bien faire leur bonheur.

[…]

La disparition des communautés traditionnelles a laissé les individus impuissants et aliénés face à un État moderne devenu surpuissant. Et le lien qui s’est instauré entre les individus et l’État est devenu un rapport d’addiction. L’État est une drogue légale que les Français consomment sans modération. Et c’est dans ce contexte que les communautarismes se développent, car ils apportent une « réponse » exécrable à un des problèmes majeurs de notre temps : la quête du « nous », la quête de vraies communautés apportant un peu d’humanité alors que les rayons sans chaleur de l’État ne réchauffent rien. […]


Jean-Philippe Vincent, enseignant à Sciences Po. Le Figaro – Titre original « Jean-Philippe Vincent Les Français ne savent plus dire « nous » » – Source (Extrait)