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Laura Kipnis enseigne le cinéma à l’université Northwestern, à Chicago. Féministe et spécialiste des questions de genre et de sexualité, elle a écrit de nombreux livres et pamphlets sur la pornographie, l’amour ou la passion du scandale dans les mœurs nord-américaines.

En 2015, suite à la parution dans une revue universitaire d’un article dans lequel elle prenait la défense d’un collègue accusé de harcèlement sexuel et dénonçait le climat de «paranoïa sexuelle» sur les campus, Kipnis a elle-même fait l’objet d’une plainte d’élèves estimant que son texte entendait avoir un effet dissuasif sur leur capacité à dénoncer des cas de harcèlement – une première pour un article.

[…] Dans [son] livre intitulé Unwanted Advances, [elle] expose et interroge l’étrange revers puritain qui sévit actuellement au sein de l’université américaine – et au-delà.

  • Percevez-vous un lien entre le phénomène que vous dénoncez dans votre dernier livre et les réactions qui s’expriment depuis l’affaire Weinstein ?

Les femmes n’obtiendront pas l’égalité salariale en continuant à subir l’affront de devoir céder la propriété de leur propre corps à des hommes de pouvoir. C’est un événement politique, pas de mœurs. Mais il est également urgent de séparer et de classer les différents cas de harcèlement qui ont été exposés. Il demeure une différence entre le fait d’être tripoté, violé ou confronté à des paroles offensantes. S’en tenir à l’indignation ne suffit pas. Nous devons sans cesse nous interroger sur ce qui nous choque dans un acte ou une parole […]

Aucune femme [aucun homme] ne doit avoir à subir des actes non consentis.

Pour autant, cela ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur les raisons qui font que, dans plus en plus de contextes, le sexe ou les discussions autour du sexe sont actuellement perçus comme plus menaçantes et intrusives pour les femmes que pour les hommes.

  • Dans le cadre de vos enseignements, vous racontez avoir été étonnée par les réactions de vos élèves devant des films aux ressorts moraux complexes. Y a-t-il un risque à ce que l’on revendique le «droit» à faire du cinéma un «safe space» où plus personne ne prendrait le risque d’être offensé ?

J’enseigne à des jeunes personnes souvent privilégiées et sensibilisées aux questions de féminisme, de représentation des minorités et d’égalité. Et la plupart, hommes comme femmes, ont effectivement des réflexes plus moralisateurs que ceux que j’ai pu observer par le passé. Il y a un réflexe censeur qui s’exprime, et une volonté assez claire de ranger les hommes et les œuvres en deux catégories –

  • une bonne,
  • une répréhensible.

Je dois dire que les réactions d’outrage des élèves à la vue de certains films avaient plus à voir avec les problèmes de représentation des minorités raciales. Le refus du récit «traditionnel» dont le héros est un homme blanc hétérosexuel, par exemple, est très fort. Je n’enseigne pas en ce moment, mais je ne serais pas surprise d’apprendre que, dans le climat actuel, les étudiants discutent beaucoup de la manière dont la sexualité la plus représentée dans le contexte du cinéma de fiction est celle de l’homme blanc – le fameux cas de l’homme mûr et grassouillet qui séduit la jeune femme sublime, et jamais l’inverse. Il n’est pas inintéressant de déconstruire les standards du charme.

Que pensez-vous des avis très polarisés autour des œuvres qui seraient le produit de cette fameuse «culture du viol» ?

Dans le climat actuel, je crains qu’on ne s’en tienne pas aux actes véritablement délictueux – on sait ce que l’opinion publique américaine peut «faire» de l’adultère d’une personne publique. Pour ce qui concerne les films qui posent des problèmes à l’œil contemporain, il faut d’abord rappeler que tenter d’appliquer des codes moraux contemporains sur des œuvres du passé est non seulement stérile, mais tout simplement impossible. Mais le regard réinvente en permanence les œuvres et le moment que nous vivons peut – doit – avoir des issues positives.

Sur une chaîne d’information en continu comme Fox News, une journaliste comme Megyn Kelly est largement filmée comme un objet de désir. Roger Ailes [président fondateur de Fox News, ndlr] a été accusé, à raison, d’instaurer tout un dispositif allant du port obligatoire de la jupe courte à des plans sur les jambes ou du rouge à lèvres transformant la bouche en « orifice prêt à la fellation ». Même dans le contexte d’un travail aussi sérieux que l’information, le corps de la journaliste importe plus que tout le reste. Tout ça crée un climat dans lequel la présomption de la femme comme réceptive par défaut aux avances des hommes est la règle. […]

  • Y a-t-il un risque à vouloir réguler la représentation des femmes au cinéma ?

Toute la question est de savoir à qui profitent les acquis de la liberté sexuelle. On en revient toujours à l’histoire du consentement. Ce qui est inquiétant, c’est l’imposition de nouveaux codes qui interdisent, par exemple, des relations sexuelles consenties par les deux partis dans un contexte professionnel donné. […]

Ce moment que nous vivons aura des effets sur la culture, c’est inévitable. On va sans doute produire des images plus « correctes », […] on va produire des films qui représentent de manière plus juste et complète la diversité de nos sociétés, et c’est très positif.

Mais, par pitié, ne faisons pas des représentants des minorités des figures héroïques par défaut ! La fiction doit pouvoir continuer à jouer des rôles divers et variés.


Olivier Lamm – Libération – titre original « Laura Kipnis «Chez mes étudiants en cinéma, il y a un réflexe de censeur qui s’exprime» » Source (Extrait)