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Rien n’égale le pouvoir des images. L’indignation monte après le reportage, diffusé le 14 novembre par CNN, sur une vente aux enchères de migrants en Libye, […]. Pourtant, ces faits sont connus depuis plusieurs mois.

  • Le magazine Paris-Match en avait parlé dès septembre 2016 en publiant le reportage d’un photographe.
  • En avril 2017, à la suite de la publication d’un rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), la presse africaine avait relayé l’information sur l’esclavage en cours en Libye.
  • Et le 7 septembre, à Bruxelles, la présidente de Médecins sans frontières (MSF), Joanne Liu, avait lancé cet appel à la Commission européenne […]

Une histoire dépourvue de morale 

Comme s’interrogeait très justement la politologue belgo-rwandaise Olivia Rutazibwa, début novembre à Dakar, lors des Ateliers de la pensée, les médias occidentaux racontent toujours l’histoire des migrants « à partir du moment où elle commence à concerner les Européens, lorsque des migrants tapent à leur porte et leur posent la question de leur réaction, gentille ou méchante ».

L’histoire est donc racontée à Mellila, Tenerife, Lampedusa et en mer Méditerranée, où 5.000 personnes se sont noyées en 2016 et 2 816 depuis janvier 2017, selon les chiffres des Nations unies. Et en Libye, grâce à CNN.

Mais où commence-t-elle vraiment ?

L’écheveau, complexe, dépasse il est vrai le cadre d’un récit binaire avec une morale. […]

Les responsabilités sont collectives — à tous les niveaux, depuis les familles africaines qui poussent leurs jeunes à partir au péril de leur vie, aux « passeurs » qui s’engraissent sur ce marché de la vie et de la mort, jusqu’aux dirigeants africains, dont très peu d’entre eux reconnaissent leur part de responsabilité, et souvent plus soucieux de leur patrimoine personnel et la reconduite de leur mandat que de l’avenir de leur pays.

Sans oublier les bailleurs de fonds et la « communauté internationale » qui voient la transition démographique de l’Afrique venir, grosse comme une possible catastrophe, tout en laissant libre jeu au marché. Leur espoir : que la loi de l’offre et de la demande ou l’apparition miraculeuse de classes moyennes résolvent tout, comme par enchantement.

En attendant, les trafics liés à la migration ont pris l’envergure d’une industrie. Ce marché, florissant depuis le début des années 2000, mène à l’Europe ou à la mort. Au vu et au su de la police et des magistrats qui ne traduisent pas en justice les gros bonnets — connus localement — qui prospèrent sur cette filière.

Au moins trois niveaux de mensonge

C’est ici que se joue peut-être le premier niveau de mensonge — par omission — sur la migration. Le phénomène n’est pris nulle part à bras-le-corps par les puissances publiques concernées au premier chef. Aucun discours clair et fort n’est audible en Afrique sur l’hécatombe qui a cours depuis 2000, dans les pays du Sahel, en raison des vagues de départs clandestins.

Le rêve de réussite à l’étranger, […] est entretenu à tous les niveaux de la société. [Lorsque les ex migrants ayant réussi peu ou prou a s’implanter dans un pays d’Europe] retournent au pays, quand ils le peuvent, [c’est avant tout] pour prouver leur réussite, sans rien dire de leurs souffrances, [incitant ainsi a de nouvelles tentatives d’exils].

Du coup, un migrant refoulé vit son retour comme un échec. Voire un déshonneur. Certains, qui se voient proposer le rapatriement par des agences internationales ou des ONG le refusent, parce qu’ils savent qu’ils seront repoussés par leur propre entourage si ils rentrent. […]

Un ordre économique et politique bousculé par les migrants

Second niveau de mensonge : l’Europe et les États-Unis financent le « développement » d’un côté, mais de l’autre, ils en sapent sans vergogne les fondements. La France et ses alliés n’ont pas seulement détruit la Libye en 2011 sous l’étendard de l’OTAN [Honte à Sarkozy et BHL], avec des conséquences critiques au nord du Mali, créant un no man’s land durable entre l’Afrique et l’Europe. L’Europe passe aussi avec ses anciennes colonies, à grands renforts d’ultimatums, des Accords de partenariat économique (APE) qui tuent dans l’œuf tout espoir d’industrialisation naissante, en forçant les marchés africains à laisser libre accès aux produits européens. Le tout, alors qu’un changement radical d’axe s’impose. L’idée d’un plan Marshall pour l’Afrique, défendue par l’Allemagne et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), peine à faire son chemin.

Troisième niveau de mensonge : « Ce n’est pas un grand scoop de dire que l’Europe a besoin de migrants, rappelle Richard Danziger. Nous savons que nos populations ne se renouvellent pas, et qu’il faudra une nouvelle main d’œuvre pour faire le travail et payer les retraites.[…]

Y a-t-il un homme politique en Europe qui puisse se faire élire en disant cette vérité ? La réponse, pour l’instant, est non. […]


Sabine Cessou –Le blog du « Monde Diplomatique » (Article complet en lecture libre) – Source (Extrait)


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